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Scanderberg
Tragédie,
en cinq  actes.

Académie Royale de Musique,
 27 octobre 1735.

Livret d'Antoine Houdar de la Motte
Musique de Rebel & Francoeur

 




 

 



 


Acte 1
Acte 2
Acte 3
Acte 4
Acte 5

 

Acteurs chantants

AMURAT, Empereur des Turcs.
ROXANE, Sultane favorite.
SCANDERBERG, Roi d'Albanie.
SERVILIE, Princesse, fille du Despote de Servie.
OSMAN, Bostangi Bachi.
LE MUPHTI
L'AGA des Janissaires.
RUSTAN, Officier de l'Empereur.
UNE GRECQUE.
UNE ASIATIQUE.
SULTANES.
BOSTANGIS.
GRECS & GRECQUES, de la Suite de Servilie.
LE VIZIR.
JANISSAIRES.
OFFICIERS DU SERAIL.
ESCLAVES de différentes nations de l'un & de l'autre sexe.
LES DIFFERENTS PEUPLES DE LA TURQUIE.
LES IMANS.
LES GRANDS OFFICIERS DE LA PORTE.
SERVIENS & SERVIENNES, de la suite de Servilie.
ALBANAIS & ALBANAISES, de la suite de Scanderberg.

 

La scène est à Andrinople.

 

Scanderberg
Tragédie

ACTE PREMIER.

Le Théâtre représente une partie des Jardins du Sérail avec une Grotte.

Scène Première.

SCANDERBERG, OSMAN.

SCANDERBERG.
Enfin, Osman, le jour qui commence à nous luire,
Sera-t-il le dernier de ma captivité ?

OSMAN.
Princes, à vos desseins tout conspire ;
J'ai su hâter l'instant de votre liberté.
Ce peuple, que l'erreur enchaîne,
Croit qu'aujourd'hui ses lois descendirent des Cieux.
Les fêtes que ce jour ramène,
Le tumulte & la pompe occupent tous les yeux :
Cette nuit même ici venez vous rendre,
Maître de ces Jardins, puis tout entreprendre ;
Vous pourrez fuir de ce séjour.

SCANDERBERG.
O nuit ! hâte-toi donc de triompher du jour !
J'entends la gloire qui m'appelle ;
Ah ! qu'elle a de brillants appas !
La victoire vole autour d'elle ;
Je vois la renommée attachée à ses pas ;
Pour mériter leur faveur immortelle,
J'irai braver mille trépas.
J'entends la gloire qui m'appelle ;
Ah ! qu'elle a de brillants appas !

OSMAN.
Vous pouviez borner votre gloire
A voir ici l'Amour combler tous vos désirs ;
Mais votre coeur dédaigne une douce victoire,
Qui ne coûte que des soupirs.

SCANDERBERG.
Ah ! connais, cher Osman, le Prince d'Albanie.
Je rougis d'un repos dont ma gloire est ternie ;
En vain, par ses bienfaits réparant mes malheurs,
Amurat attend-il que la reconnaissance
Me fasse oublier ses fureurs :
Mon trône renversé me demande vengeance ;
L'Amour même en mon coeur ranime le courroux.

OSMAN.
L'Amour ! eh ! quel objet a su toucher votre âme ?
Pourriez-vous partager le flamme
Que Roxane ressent pour vous ?

SCANDERBERG.
A des yeux plus puissants mon âme est asservie :
Cette illustre Princesse à qui le sang me lie,
Dispose de mon coeur et doit armer mon bras.

OSMAN.
Quoi ! la Princesse de Servie ?

SCANDERBERG.
De l'heureux Amurat j'accompagnais les pas,
Lorsque de la Princesse il attaqua le père ;
Je la vis, je l'aimai, je sus même lui plaire :
Aujourd'hui qu'Amurat désole ses Etats,
Je cours la secourir ou chercher le trépas.

OSMAN.
Jusqu'à la nuit vous devez encor feindre
Je vous réponds de tout, songez à vous contraindre.

 

Scène Seconde.

SCANDERBERG.
Ah ! je jouis déjà de ces heureux instants
Dont le fidèle Osman vient de flatter ma flamme ;
Qu'avec plaisir je les attends !
Le calme renaît dans mon âme.

Que ce jour est charmant & que ces lieux sont beaux !
L'espoir qui m'a flatté les embellit encore.
Le chant des amoureux Oiseaux,
La fraîcheur des Zéphirs, les fleurs qu'ils font éclore,
Le murmure flatteur de ces riantes eaux,
Tout semble ici rendre hommage à l'Aurore.

Que ce jour est charmant & que ces lieux sont beaux !
L'espoir qui m'a flatté les embellit encore.

 

Scène Troisième.

ROXANE, SCANDERBERG.

ROXANE.
Je vous cherche toujours, je cède à ma faiblesse,
D'une vaine fierté je ne suis plus maîtresse,
Je viens vous confier mes déplaisirs secrets :
Mais jusqu'en ce moment, songez que ma tendresse
N'a parlé que par mes bienfaits.
Vos jours étaient proscrits et j'ai su les défendre ;
De mon amant, pour vous, j'ai fléchi la rigueur ;
Et mes soupirs & ma langueur,
Si vous aviez voulu m'entendre,
Vous ont trop dit le prix qu'en demandait mon coeur.

SCANDERBERG.
L'Amour sur nous doit-il obtenir la victoire ?
De plus dignes objets demandent tous nos voeux ;
Et mes malheurs & votre gloire
Doivent nous garantir du pouvoir de ces feux.

ROXANE.
Cessez de prendre pour faiblesse
Le plaisir d'une tendre ardeur ;
Le péril en ces lieux l'accompagne sans cesse,
Et le rend digne d'un grand coeur.

SCANDERBERG.
Du jaloux Amurat vous trahissez la flamme...

ROXANE.
Je l'ai trahie, Ingrat, en te sauvant le jour ;
Il allait par ta mort prévenir mon amour ;
Il allait assurer le repos de mon âme.

Que dis-je ; malheureuse, hélas !
Où m'emporte ma barbarie ?
Non, Prince, je ne puis vouloir votre trépas,
Ma pitié vous sauva la vie ;
Dussiez-vous me haïr, je ne m'en repends pas.

SCANDERBERG.
Non, je ne hais que moi d'avoir trop su vous plaire.
Pour prix du jour que je vous dois,
Faut-il vous exposer à toute la colère...

ROXANE.
Ingrat, sois plus sensible & tremble moins pour moi.
Que ton rival, instruit du transport qui me guide,
Revienne ici venger sa foi ;
Qu'il plonge dans mon sein perfide
Le fer qu'il a levé sur toi ;
Sous le glaive mortel tu me verrais contente,
Si de mon coeur mourant le tien était le prix :
Non, cruel, ce n'est point la mort qui m'épouvante,
Et je ne crains que tes mépris.

(Les Sultanes paraissent.)

Des beautés de ce lieu la troupe ici s'avance.

SCANDERBERG.
Le devoir m'avertit de quitter ce séjour.

ROXANE.
Voyez nos jeux, tout ici vous dispense
Des dures lois de cette Cour ;
Le faveur d'Amurat, mon pouvoir, son absence.
Prince, puissent nos jeux vous rendre tout l'amour
Que m'inspire votre présence !

 

Scène Quatrième.

ROXANE, SCANDERBERG, LES SULTANES.

ROXANE.
Que cette grotte s'embellisse,
Que l'onde captive y jaillisse,
Qu'elle en forme les ornements ;
Pour les rendre encor plus charmants
Qu'à nos concerts l'Echo s'unisse.
Faisons tout retentir du doux bruit de nos chants.

CHOEUR DES SULTANES.
Que cette grotte, &c.

(On danse.)

(On ouvre les fontaines et la grotte paraît un Palais d'Eau.)

ROXANE.
Brillez, charmante Aurore.

CHOEUR.
Régnez, Zéphirs délicieux.

ROXANE.
Riantes fleurs, empressez-vous d'éclore.

CHOEUR.
Oiseaux, remplissez l'air d'un bruit harmonieux.

ROXANE.
Claires eaux, que votre murmure
Rende encor nos concerts plus doux.

LE CHOEUR, avec Roxane.
Qu'à l'envi toute la Nature
Célèbre ce jour avec nous.

(On danse.)

 

Scène Cinquième.

ROXANE, SCANDERBERG, OSMAN, SULTANES, BOSTANGIS.

OSMAN, suivi de Bostangis.
Quittez, quittez ces jeux, mille chants d'allégresse
Retentissent dans ce séjour,
Et du Sultan vainqueur annoncent le retour.

ROXANE, à part.
Juste Ciel !

SCANDERBERG.
Ah ! Princesse !
Quel sera ton destin ? que devient mon espoir ?

OSMAN.
Déjà, pour lui marquer son zèle,
Le peuple loin des murs l'est allé recevoir.
Je vous laisse, & je vole où mon devoir m'appelle.

ROXANE, en s'en allant.
Que je crains ses transports jaloux !
Cherchons à prévenir un trop juste courroux.

CHOEUR DES BOSTANGIS ET DES SULTANES.
Qu'il revienne comblé de gloire,
L'Amour l'attend dans ce séjour :
Content des dons de la Victoire,
Qu'il goûte ici ceux de l'Amour.

FIN DU PREMIER ACTE.

 

ACTE SECOND.

Le Théâtre représente une Cour extérieure du Sérail, ornée pour recevoir le Sultan.

Scène Première.

SCANDERBERG.
Aux portes du Serail Amurat vient se rendre,
Amurat en ce lieu m'ordonne de l'attendre ;
Quel trouble affreux saisit mon coeur !

Fatal triomphe, odieuse Victoire,
Chant importuns d'allégresse & de gloire,
Que vous me présagez d'horreur !
Qu'êtes-vous devenu, cher objet que j'adore ?
Votre père gémit sous les lois du Vainqueur ;
Et pour comble de maux, j'ignore
Si vous vivez, si vous m'aimez encore.
Hélas ! je veux en vain douter de mon malheur !

Fatal triomphe, odieuse Victoire,
Chant importuns d'allégresse & de gloire,
Que vous me présagez d'horreurs !

 

Scène Seconde.

SCANDERBERG, SERVILIE, OSMAN.

SCANDERBERG.
Que vois-je ! quel objet !

SERVILIE, conduite par Osman.
Où suis-je ! justes Cieux !
Ah ! cher Prince, est-ce vous ?

SCANDERBERG.
Est-ce vous, ma Princesse ?

ENSEMBLE.
Mon coeur n'ose en croire mes yeux.

SCANDERBERG.
Vous gémissez ici sous une dure chaîne.

SERVILIE.
Non, le Sultan, touché de mes faibles attraits,
Veut de ces lieux me rendre Souveraine,
Et mon Père, à ce prix, vient d'obtenir la Paix.

SCANDERBERG.
O Ciel ! c'en est donc fait ; je vous perds à jamais.

SERVILIE.
Le croyez-vous, qu'on puisse me contraindre
A vous manquer jamais de foi ?

SCANDERBERG.
Nous n'en serons que plus à plaindre.

SERVILIE.
Non, je ne suivrai point une barbare loi :
Si vous m'aimez, que puis-je craindre ?

SCANDERBERG.
Le cruel Amurat punira vos mépris.

SERVILIE.
La mort même, la mort n'éteindra pas ma flamme.

SCANDERBERG.
Le bonheur de vous plaire est trop cher à ce prix.

SERVILIE.
A ce prix, il m'est doux de régner dans votre âme.

ENSEMBLE.
Promettons-nous cent fois d'éternelles amours,
C'est pour vous que mon coeur soupire.

SERVILIE.
On va nous ravir pour toujours
Le doux plaisir de nous le dire.

SCANDERBERG.
J'ose encore espérer un destin plus heureux.
Nous pouvons du Sultant prévenir la vengeance,
Différez seulement un hymen odieux ;
Et par l'appas trompeur d'une vaine espérance,
Ménageons le moment d'échapper de ces lieux.

SERVILIE.
Qu'il m'en coûtera cher ! mais il faut me contraindre.
Ménagez bien tous les instants ;
Si j'aime assez pour vouloir feindre,
Je sens que j'aime trop pour le pouvoir longtemps.
Aimez, partagez les désirs
D'un coeur fidèle.
C'est pour une ardeur mutuelle
Qu'amour garde tous ses plaisirs.

 

Scène Troisième.

SCANDERBERG, SERVILIE, AMURAT.

AMURAT, à Servilie.
Voyez, charmante Servilie,
Quels sont mes premiers soins en entrant dans ces lieux ;
J'ai permis qu'un Héros a qui le sang vous lie,
Affranchi de nos lois, y parût à vos yeux.

(à Scanderberg.)

J'élève la Princesse à la grandeur suprême ;
Tu dois partager son bonheur :
Tu dois être flatté d'apprendre d'elle-même
Et son triomphe, & mon ardeur.

SCANDERBERG.
Quel coeur à tant d'appas ne rendrait pas les armes ?

AMURAT.
Ma flamme a pris naissance au milieu des alarmes,
Dans le sein de la paix elle croît chaque jour,
Jamais à mes regards n'ont brillé tant de charmes,
Et jamais dans un coeur n'a régné tant d'amour.
Que me sert ce tribut que l'Europe & l'Asie
Offrent sans cesse à mes plaisirs ;
Des plus rares beautés cette Troupe choisie,
Dont l'orgueil se nourrit de ses moindres désirs,
Ne mérite plus mes soupirs,
Ni l'honneur de ma jalousie.
Je ne veux plus aimer ni voir que Servilie.
Mais un si tendre amour éclate-t-il en vain ?
Serez-vous insensible à l'ardeur qui m'enflamme ?

SERVILIE.
L'intérêt de mon Père a réglé mon destin.

AMURAT.
Ne devrai-je qu'à lui le don de votre main,
Et ne puis-je espérer de régner dans votre âme ?
Aimez, partagez les désirs
D'un coeur fidèle.
C'est pour une ardeur mutuelle
Qu'amour garde tous ses plaisirs.
Aimez, partagez les désirs,
D'un coeur fidèle.

SERVILIE.
Vous ordonnez, Seigneur ; que pourrais-je opposer ?
Mais, malgré cette ardeur que vous faites paraître,
Dans un hymen si prompt je vois l'ordre d'un Maître
Que l'orgueil de mon sang ne peut me déguiser.
Soyez plus généreux, respectez ma naissance :
Souffrez que ma reconnaissance
Fasse enfin dans mon coeur naître un juste retour.

AMURAT.
Quoi ! je pourrais devoir mon bonheur à l'Amour !
Qu'au gré de vos désirs notre hymen se diffère,
Tout déprendra de vous, c'est assez que j'espère.

(à Scanderberg.)

Conçois-tu  le bonheur qu'on promet à mes feux ?
Puisse l'Amour combler aussi tes voeux !
De tous les coeurs il exige l'hommage.
Tout heureux que je suis en obtenant sa foi,
Je le deviendrai davantage,
Si tu peux l'être autant que moi.

Venez, accourez tous, vous qui suivez ma loi.

 

Scène Quatrième.

SCANDERBERG, SERVILIE, AMURAT,
les Officiers de la Porte, le Peuple, les Grecques de la Suite de Servilie.

CHOEUR.
De nos Sultans
Obscurcis la mémoire,
¨Par ta gloire
Fais-nous compter tes instants.

Heureux Vainqueur !
Jouis de ta victoire.
Un coeur tendre assure ton bonheur ;
Que sa constance
Récompense
Ton ardeur.

Redisons cent & cent fois :
Il s'est donné par son choix
Le prix de ses exploits.
Sans soupirs & sans larmes,
Sans alarmes,
Que les charmes,
Que tous les doux plaisirs s'assemblent dans sa Cour.

Triomphe Amour !
Que sont nos âmes
Sans tes flammes ?

(On danse.)

AMURAT.
Unissez, unissez vos voix.
Chantez mes feux, chantez la gloire de mes armes.
L'Amour couronne mes exploits,
Célébrez à jamais ses charmes.

CHOEUR.
Unissons, unissons nos voix.
Chantons ses feux, chantons la gloire de ses armes.
L'Amour couronne ses exploits,
Célébrons à jamais ses charmes.

(On danse.)

UNE GRECQUE de la suite de Servilie.
Après tant d'alarmes
Succède un beau jour,
Tout vous rend les armes,
Cédez à l'Amour.

CHOEUR.
Après tant d'alarmes, &c.

LA GRECQUE.
Recevez l'Empire
Des mains du vainqueur ;
Le vainqueur soupire,
Recevez son coeur ;
Tout conspire
A combler votre bonheur.

CHOEUR.
Après tant d'alarmes, &c.

CHOEUR DES GRECQUES.
A ses coups
Livrons-nous,
Que de charmes !

LA GRECQUE.
Pourquoi le craignez-vous ?

CHOEUR.
Après tant d'alarmes
Succède un beau jour,
Tout vous rend les armes,
Cédez à l'Amour.

(On danse.)

AMURAT, à Servilie.
Venez dans mon Palais, adorable Princesse,
Que de nouveaux honneurs signalent ma tendresse.

CHOEUR.
De nos Sultans, &c.

FIN DU SECONDE ACTE.

 

ACTE TROISIEME.

Le Théâtre représente une Cour intérieure du Sérail.

Scène Première.

ROXANE.
Tout est prêt, le Vizir seconde mon envie ;
Tremble Amurat ; la mort va punir ton forfait.
Non, que sensible à ma flamme trahie,
Je regrette des voeux dont un autre est l'objet :
Perfide comme toi, mon coeur te justifie ;
Mais, quand tu me ravis ce rang & ce pouvoir
Que ton amour destine à Servilie,
Mon orgueil, qui s'irrite, arme mon désespoir.

Connais-toi mieux, faible Roxane !
Si le Sultan périt, l'Amour seul le condamne ;
Cédons à nos destins, immolons Amurat,
Du Ciel, qui le permet, suivons l'Arrêt suprême.
Heureuse ! si je puis attendrir un ingrat,
Quand j'ose tout tenter pour le venger lui-même.

Fureur, Amour,
Secondez mon impatience ;
Fureur, Amour,
Régnez dans mon coeur tour à tour.

Qu'importe quels motifs animent ma vengeance,
Si les traits qu'elles lance
Servent mon espoir en ce jour.

Fureur, Amour,
Secondez mon impatience ;
Fureur, Amour,
Régnez dans mon coeur tour à tour.
Frappez d'intelligence.

 

Scène Seconde.

ROXANE, SCANDERBERG.

ROXANE.
Je vais vous délivrer d'un Tyran furieux.
De nos lois les dépositaires
Ne sauraient approuver un hymen odieux ;
Et déjà le Vizir arme les Janissaires.
Ce même jour, Amurat expire dans ces lieux.

SCANDERBERG.
Le Vizir sert votre vengeance !

ROXANE.
Quand il implora mon appui,
Et que pour sa grandeur j'employai ma puissance,
Il me promit la récompense
Qu'il va me donner aujourd'hui.

SCANDERBERG.
Vous voulez qu'Amurat périsse !
Lui qui vous fit des jours si fortunés !

ROXANE.
C'est à vous que mon coeur en ait le sacrifice,
Et c'est vous qui me condamnez !

Attendrai-je, instruite des feux que dans mon âme
L'Amour a fait naître pour vous,
Il éteigne en mon sang une coupable flamme ?
Que vous-même, à mes yeux, expiriez sous ses coups !
Je connais ses fureurs ; & son bras parricide
Contre des jours si chers déjà me semble armé.
Quelques-fois il fait grâce à l'amante perfide,
Mais jamais au rival aimé.
Non, vous ne mourrez point ; qu'il soit notre victime.
Meure avec le cruel l'Objet de ses amours !

SCANDERBERG.
O Ciel ! que dites-vous ?

ROXANE.
Dans l'ardeur qui m'anime,
Perdre tout l'Univers, pour conserver vos jours,
Ne me paraîtrait pas un crime.

SCANDERBERG.
Ce ne sont point mes jours que vous voulez sauver ;
Le choix d'une rivale arme votre colère.

ROXANE.
Ah ! si la grandeur peut me plaire,
Je n'en veux que pour t'élever.
Par le trépas qu'a juré ma vengeance,
Je vais te préparer des destins éclatants.
Allons dans tes Etats chercher des combattants,
Arme-toi ; ta valeur de permet l'espérance
De renverser le trône des Sultans.

SCANDERBERG.
Non, plutôt d'Amurat j'entreprends la défense.

ROXANE.
Quoi ! Prince, auriez-vous donc cessé de le haïr ?

SCANDERBERG.
Ma haine est généreuse, & ne sait point trahir.
Il commande aux sujets dont je suis né le maître.
Il les tient dans les fers ; mon coeur n'est point changé :
Mais s'il faut me venger en traître,
Je ne serai jamais vengé.

Quittez, quittez vous-même un dessein si barbare ;
Craignez que le Sultan jaloux,
Instruit de vos projets, ne prévienne les coups
Que votre haine lui prépare.
Rien ne vous sauverait d'un trop juste courroux ;
Les traits que vous lancez, retomberaient sur vous.

ROXANE.
La frayeur d'une mort cruelle
N'arrête point ici les grands projets :
A force de la voir de près,
Nous perdons notre horreur pour elle.

SCANDERBERG.
Tremblez, du moins, si vous m'aimez ;
En vain contre Amurat mille bras sont armés...

ROXANE.
Qu'il meurt le cruel ! cette seule espérance
Peut consoler mon coeur du refus de sa foi.

SCANDERBERG.
C'est par moi qu'il faudra que leur fureur commence.

ROXANE.
Je saurai mourir après toi.

SCANDERBERG.
AH ! quelle fureur vous entraîne !
N'écoutez en ce jour ni l'amour ni la haine.

ROXANE.
Ah ! quelle fureur vous entraîne !
Partagez en ce jour mon amour & ma haine.

ENSEMBLE.
Ah ! quelle fureur vous entraîne !
SCANDERBERG : N'écoutez en ce jour ni l'amour ni la haine.
ROXANE :        Je n'écoute en ce jour que l'amour & la haine.

(Roxane sort.)

 

Scène Troisième.

SCANDERBERG, CHOEUR de Janissaires.

SCANDERBERG.
Contre une trahison si noire
C'est à moi d'opposer un secours généreux.
Si Roxane obtient la Victoire,
Elle immole Amurat & l'Objet de mes feux.
Qu'importe que j'écoute ou l'Amour ou la Gloire ?
C'est assez de savoir que je les sers tous les deux.

CHOEUR, derrière le Théâtre.
Immolons Amurat, immolons Servilie.

(Scanderberg sort.)

Signalons-nous par des coups éclatants ;
L'hymen est un crime aux Sultans.

 

Scène Quatrième.

SCANDERBERG, suivi des Officiers du Sérail.
LE VIZIR, à la tête des Janissaires.

SCANDERBERG, le sabre à la main.
(Au Vizir.)
Rebel, c'est à toi de trembler pour ta vie.

LE VIZIR, & le Choeur des Janissaires.
Immolons Amurat, immolons Servilie.

(Combat des Officiers du Sérail contre les Janissaires.)

(Scanderberg poursuit le Vizir.)

 

Scène Cinquième.

AMURAT, L'AGA des Janissaires, LES JANISSAIRES.

AMURAT.
Perfides, venez-vous dans ce sacré Palais
Vous signaler par des forfaits ?
Si vous bravez ma menace,
Dans mon sang osez vous plonger.
Venez, venez, consommez votre audace

CHOEUR.
O ! de la Majesté trop invincible charme !
Le respect nous abbat, le remord nous désarme.

AMURAT.
Vous frémissez d'un projet odieux.
Un si prompt repentir naît de votre impuissance.
Tout votre sang versé par mon ordre, à mes yeux,
A peine suffirait pour laver votre offense.

CHOEUR.
Tu tiens dans tes mains notre sort.

AMURAT.
Rendez grâce à ma clémence ;
Ne craignez plus une honteuse mort :
Mais immolez-moi ma victime,
Méritez votre grâce en servant ma fureur ;
Par la mort du Vizir expiez votre crime.

 

Scène Sixième.

SCANDERBERG, les Acteurs précédents,
LES OFFICIERS DU SERAIL.

SCANDERBERG, rentrant.
Il a perdu le jour, vous voyez son vainqueur.

AMURAT.
Ah ! c'est par toi que je respire,
Je te dois la vie & l'Empire.
Avec toi désormais je veux le partager.

Que tout fléchisse ici sous ta grandeur nouvelle,
Je t'élève au rang du rebelle
Dont ton bras vient de me venger.

SCANDERBERG.
Ma récompense est assez belle ;
Vos jours ne sont plus en danger.
Mais la Princesse ? O Ciel !

AMURAT.
Ne crains plus rien pour elle.
Je l'ai contrainte à fuir ce spectacle odieux,
Et je te dois encor des jours si précieux.

(Il sort.)

 

Scène Septième.

SCANDERBERG, L'AGA des Janissaires, LES JANISSAIRES, les Officiers du Sérail.

L'AGA DES JANISSAIRES,
alternativement avec le Choeur.
Le Sultan dans tes mains a remis son tonnerre :
Sous ses lois, fais trembler la terre.
Vole à tes brillants exploits :
Que ta valeur enchaîne la victoire.
En suivant ton exemple, en écoutant ta voix,
Nous aurons part à ta gloire.

(On danse.)

FIN DU TROISIEME ACTE.

 

ACTE QUATRIEME.

Le Théâtre représente une partie des Jardins du Sérail terminée par un canal.

Scène Première.

SERVILIE.
Tout  gêne dans ces lieux ma haine & ma tendresse,
Contre un Vainqueur cruel je n'ose murmurer ;
Je contrains ma douleur, & du trait qui me blesse
A peine j'ose soupirer ;
Mes yeux même, mes yeux, craignent de rencontrer
Ce que je voudrais voir sans cesse.
C'est ici qu'Amurat, pour fléchir ma rigueur,
Doit emprunter l'éclat d'une fête nouvelle ;
Hélas ! en recevant ce vain excès d'honneur,
Je me trouve presqu' infidèle.
Mais ton danger m'impose une loi si cruelle,
Cher Prince, ton salut dépend de son erreur.

Toi que j'implore, ô ciel ! prend pitié de mes larmes ;
Ah ! pourrais-tu trahir les plus tendres ardeurs ?
L'Amour qui nous promit des jours si pleins de charmes,
N'a-t-il flatté nos voeux que pour tromper nos coeurs ?
Toi, que j'implore, ô ciel ! prend pitié de mes larmes ;
Ah ! pourrais-tu trahir les plus tendres ardeurs ?

 

Scène Seconde.

SERVILIE, SCANDERBERG.

SCANDERBERG.
Princesse, le destin favorise nos voeux.

SERVILIE.
Vous voulez dissiper le trouble qui m'agite.

SCANDERBERG.
Parmi le tumulte & les jeux,
Cette nuit-même, Osman répond de notre fuite.

SERVILIE.
Quoi ! Nous pourrions du sort désarmer les rigueurs ?
Craignez de vous flatter d'une vaine espérance.

SCANDERBERG.
L'Amour fit couler nos pleurs ;
Mais s'il éprouve, il récompense,
Il fixe un terme aux malheurs,
Un prix à la persévérance.

SERVILIE.
Qui mieux que nous mérite ses faveurs ?
Je renferme au fond de mon âme
Le trait dont il m'a su toucher,
Et je sens augmenter ma flamme
De mes efforts pour le cacher.

SCANDERBERG & SERVILIE.
Amour rend nos alarmes vaines,
Ranime notre espoir, exauce nos soupirs.
Non, mon coeur ne peut, dans vos chaînes,
Etre heureux que par vos plaisirs,
Ni malheureux que par vos peines.

 

Scène Troisième.

SERVILIE, SCANDERBERG, ROXANE.

SCANDERBERG.
O Ciel !

ROXANE.
Je viens d'entendre
Et tes serments & tes soupirs ;
Tu feignais de braver les amoureux désirs
Cruel ! ton coeur n'est que trop tendRE.

SCANDERBERG.
Vous voyez par quels noeuds l'Amour sut m'enchaîner ;
Si j'ai trahi votre espérance,
Ce coeur ne pouvait se donner ;
Pardonnes à notre confiance.

ROXANE.
Ingrat ! je t'aime trop pour te la pardonner.
Mais ne crois pas éviter ma colère,
Tu n'as pas craint de me tromper
Quand j'ai tout osé pour te plaire :
Ah ! plus mon erreur me fut chère,
Plus elle aigrit les traits dont je veut te frapper.

SCANDERBERG.
Epuisez sur moi seul cette fureur extrême.

SERVILIE.
Faites grâce à l'objet dont vos yeux sont charmés.

SCANDERBERG.
Epargnez ce que j'aime.

SERVILIE.
Epargnez ce que vous aimez.

ROXANE.
Une frayeur si tendre est un nouvel outrage.

SCANDERBERG.
Ne puis-je vous calmer ?

ROXANE.
Souffrez autant que moi.
Oui, puisqu'il faut briser la chaîne qui m'engage,
Tout me sera permis pour me venger de toi.
Je ne sens plus l'Amour, je ne sens que la rage.

(Elle sort.)

 

Scène Quatrième.

SERVILIE, SCANDERBERG.

SERVILIE.
Quel trouble affreux s'empare de mon âme !

SCANDERBERG.
Redoutez moins un impuissant courroux,
Maître de son secret, je suspendrai ses coups
Et je puis défier le courroux qui m'enflamme.

SERVILIE.
Ah ! que c'est un cruel tourment
De trembler pour ce que l'on aime !
Un coeur est trop heureux de n'avoir, en aimant,
Rien à craindre que pour lui-même.

 

Scène Cinquième.

SERVILIE, AMURAT, SCANDERBERG,
Esclaves de différentes nations.

AMURAT.
Voyez, belle Princesse, embellir ces rivages.
Par mes soupirs, par mes hommages,
Je veux compter tous ces moments.

Vous dont le destin m'a fait maître,
Paraissez sous les ornements
Des peuples qui vous ont vu naître :

J'assemble dans ma Cour mille peuples divers ;
Connaissez quel Vainqueur vous a rendu les armes.
En me soumettant à vos charmes,
Je vous soumets tout l'Univers.

(On danse.)

CHOEUR.
Régnez, heureux Vainqueur, que tout cède à vos coups,
Qu'à vos lois tout réponde ;
Triomphez, triomphez du monde,
La beauté seule a droit de triompher de vous.

(On danse.)

UNE ASIATIQUE, alternativement avec le Choeur.
Ici la beauté,
Esclave & sans armes,
Dompte la fierté.

Ici la beauté
Venge par ses charmes,
Sa captivité.

Ici quelquefois
Le pouvoir suprême
Cède à d'autres lois.

Ici quelquefois
De nos maîtres même
Nos yeux sont les Rois.

(On danse.)

 

Scène Sixième.

ROXANE & les Acteurs précédents.
Sultan, connais l'Objet dont ton coeur est charmé,
L'Objet que ton coeur me préfère.
Ce Prince est ton rival ; ce rival est aimé.

AMURAT.
Le Vizir !

ROXANE.
De leurs feux j'ai percé le mystère.
Ils fuyaient cette nuit.

AMURAT.
Quoi ?... Tous deux interdits,
Et leurs regards timides...
Vous vous aimez, perfides !
Votre secret échappe, & je vous ai surpris.

SCANDERBERG.
Jugez mieux de mon trouble extrême.
Roxane nous accuse, ô Ciel ! quand elle-même...

ROXANE.
Révèle-lui mes crimes, tu le peux.
Il n'hésitera point à me croire coupable ;
Mais va, je le connais ; il nous croira tous deux.

AMURAT.
Achève d'éclaircir un doute qui m'accable.

ROXANE.
Je sers encore mieux ma fureur
Par ce doute funeste où je livre ton coeur,
Et j'en ai dit assez pour venger mon outrage.

AMURAT.
Tremble.

ROXANE.
La mort doit être mon partage.
La fierté de Roxane a su te prévenir.
(Avec fierté.)
Le poison en mon sein seconde mon courage.
En comblant tes malheurs, je dérobe à ta rage
Jusqu'au pouvoir de me punir.

(Elle expire derrière le Théâtre.)

AMURAT.
Devrait-elle insulter à ma peine cruelle ?
Qu'on la charge de fers, & qu'on s'assure d'elle.
Sortez.

(On emmène Scanderberg & Servilie.)

 

Scène Septième.

AMURAT, seul.
Régnez, haine, fureur,
Régnez, jalouse rage.
Perçons, perçons le coeur
D'un ingrat qui m'outrage.

Périsse qui m'ose offenser,
Quelque amitié qui le défende !
Quel sang doit coûter à verser
Quand l'Amour jaloux le demande ?

Régnez, haine, fureur,
Régnez, jalouse rage.
Perçons, perçons le choeur
D'un ingrat qui m'outrage.

FIN DU QUATRIEME ACTE.

 

ACTE CINQUIEME.

Le Théâtre représente l'entrée de la grande Mosquée.

Scène Première.

AMURAT, LES GRANDS OFFICIERS DE LA PORTE.

AMURAT.
Soutiens de ma couronne, appuis de ma grandeur,
Je partage les soins que ce jour vous inspire,
Jour immortel, qui de l'Empire
Doit éterniser la splendeur.
Assemblez les Imans ; qu'ils annoncent la fête,
Et qu'à célébrer tout le peuple s'apprête.

(Tous les grands Officiers se retirent.)

 

Scène Seconde.

AMURAT, seul.
Tu triomphes encor, cruelle Servilie !
Je crains d'immoler un rival.
Que dis-je ? Mon coeur même, en ce moment fatal,
Se reproche sa jalousie,
Oui, je cède peut-être à d'injustes soupçons ;
L'Amour pour s'excuser invente des raisons.
Ah ! profite du moins d'un reste de faiblesse
Sont ma fierté s'indigne malgré moi.
Ne vois plus mon pouvoir, ne vois que ma tendresse,
Accepte, dans ce jour, & mon trône & ma foi.
Rustan s'avance.

 

Scène Troisième.

AMURAT, RUSTAN.

AMURAT.
Hé bien ?

RUSTAN.
J'ai vu couler ses larmes ;
Elle n'a point déguisé sa douleur.
Sur le sort du Vizir j'ai banni ses alarmes,
Et l'hymen va bientôt couronner vos ardeur.

AMURAT.
J'obtiens sa main, je n'obtiens point son coeur ;
Mais de l'espoir je goûte encore les charmes.
Elle dédaigne en vain ma flamme et ma grandeur,
Ma constance & mes soins fléchiront sa rigueur.
Mon rang peut la flatter si l'Amour me seconde ;
Il est doux d'enchaîner le Souverain du Monde.

(Les Peuples arrivent. Les portes de la Mosquée s'ouvrent. Le Muphti paraît au fond, assis sur une estrade, & entouré des Imans, qui s'avancent ensuite sur les deux côtés du Théâtre ; le Muphti descend.)

Le peuples & les Imans paraissent à mes yeux.
Cours chercher le Princesse, & l'amène en ces lieux.

 

Scène Quatrième.

AMURAT, LE MUPHTI, LES IMANS,
les différents Peuples de la Turquie.

LE MUPHTI.
Sultan, Peuples, écoutez-moi.
Rappelons-nous cette nui mémorable
Où des cieux descendit la loi
Qui rend des Ottomans  le Trône inébranlable.

LE MUPHTI & LE CHOEUR.
O loi redoutable !
Dépôt précieux ;
Sois des faveurs des Cieux
Le gage adorable.

La terre trembla !
Le ciel s'ébranla !
Sa voix favorable
Au monde parla.

O loi redoutable, &c.

 

Scène Cinquième.

SERVILIE, RUSTAN,
& les Acteurs de la Scène précédente, Suite de Servilie.

AMURAT, au Muphti.
Des ordres du Prophète interprète fidèle,
Qu'un autre soin partage votre zèle.
La paix a de la guerre écarté la fureur ;
Je vais, pour l'affermir, m'unir à la Princesse ;
Elle ne peut des lois redouter la rigueur :
A cet hymen l'Empire s'intéresse.
Serrez, serrez les doux lien
Qui vont m'unir à Servilie.
Témoin de ses serments, soyez garant des miens.

LE MUPHTI.
Jusque-là ta fierté s'oublie !
Un Sultan par l'hymen ose engager la foi !
Ce serait te trahir, que de l'unir à toi.

AMURAT.
Qu'entens-je ! quelle audace !

LE MUPHTI.
Préviens la foudre qui menace.

AMURAT.
Tu m'oses menacer ! tout tremble devant moi.

LE MUPHTI.
L'Univers t'est soumis, mais tu es à la loi.

AMURAT.
Je ne puis écouter que l'ardeur qui me guide ;
Princesse, votre aveu décide
Assurez votre gloire et ma félicité.

SERVILIE.
Quel temps pour un hymen ! le Prophète irrité...

AMURAT.
Je saurai le calmer si cet hymen l'offense.

SERVILIE.
N'attirez point sur vous le céleste courroux.

AMURAT.
Venez, c'est trop de résistance.

SERVILIE
(* voyant Scanderberg qui s'avance.)
Laissez en paix un coeur*... qui ne peut être à vous.

AMURAT.
Contre un rival vous armez ma vengeance ;

(Apercevant Scanderberg.)

Il vient.

 

Scène Sixième.

SCANDERBERG, & les Acteurs de la Scène précédente.

SERVILIE.
Juste Ciel !

AMURAT, à Servilie.
Tu frémis.
Assure mon bonheur ; sa grâce est à ce prix.

SCANDERBERG.
Tu peux ordonner mon supplice.

SERVILIE.
Que t'ai-je fait, cruel, & par quelle injustice...

SCANDERBERG.
Vous plaindrez mon destin, il n'en jouira pas.

SERVILIE.
En sera-tu moins sa victime ?

SCANDERBERG.
Vos mépris, ses remords vengeront mon trépas.

AMURAT.
C'est trop braver le courroux qui m'anime.

SCANDERBERG & SERVILIE.
Il ne doit tomber que sur moi.

SCANDERBERG.
Je trahis tes bienfaits.

SERVILIE.
Je dédaigne ta foi.

AMURAT.
Je n'écoute plus que la rage,
Je me suis contraint assez ;
Je vengerai mon outrage,
Et c'est vous qui m'y forcez.

Non, n'espérez plus de grâce,
Mon amour est trop irrité.

(à Scanderberg.)

Je vais confondre ton audace.

(A Servilie.)
Je vais punir ta fierté.

Je n'écoute plus que la rage,
Je me suis contraint assez ;
Et je vengerai mon outrage,
Et c'est vous qui m'y forcez.

Qu'il expire à vos yeux ce rival que j'abhorre !

SERVILIE.
Arrêtez.... quel effroi !
Je promets...

SCANDERBERG.
Vous allez trahir qui vous adore.

SERVILIE.
Ne me reproche rien, je fais ce que je dois.

AMURAT.
Venez donc & jurez... vous balancez encore !

SERVILIE.
Il faut te détromper, Amurat, connais-moi.
Ce Prince te fut cher, & tu lui dois la vie ;
Je troublai ton bonheur, j'armai ta jalousie ;
Je ne puis être à lui, je ne puis être à toi ;
Que ma mort vous réconcilie.

(Elle veut se tuer, & Amurat lui arrache le poignard des mains.)

AMURAT & SCANDERBERG.
Ciel !

SERVILIE.
(A Amurat.)   (A Scanderberg).
Je te venge, & je me justifie.

(A Amurat.)
Donne.

SCANDERBERG, à Amurat.
Frappe !

AMURAT.
Cruels, quoi, vous voulez mourir ?
Quand tout devrait exciter ma vengeance,
Par quel charme secret me laissé-je attendrir !
L'amour & l'amitié prennent votre défense,
Tout contre moi vous offre du secours.
Vos coeurs étaient unis ; il a sauvé mes jours.
Pardonnez-moi vos maux, que l'hymen les répare.
Je serai malheureux, mais je serais barbare.

SERVILIE.
Eh ! quoi ? Votre coeur généreux...

AMURAT.
Je conserve un ami, ce que j'aime est heureux.

SCANDERBERG.
Ah ! Seigneur ....

AMURAT.
Cache-moi des transports, dont mon âme
S'irriterait peut-être en couronnant ta flamme.
Dès que l'astre du jour fera briller ses traits,
Partez ; dans vos Etats remmenez  vos sujets.

Peuples, Imans, suivez-moi dans le Temple.
Aux dangers de l'hymen je dérobe ma foi.
Du respect qu'exige la loi
Laissons à l'Univers un immortel exemple.

(Il rentre avec le Muphti, les Imans, & le Peuple ; la Mosquée se referme.)

 

Scène Dernière.

SERVILIE, SCANDERBERG,
Troupe de Serviens & Serviennes de la Suite de Servilie ;
Troupe d'Albanais & d'Albanaises de la Suite de Scanderberg.

SERVILIE.
Le Ciel enfin répare nos malheurs.
Que l'Amour resserre nos chaînes.

SCANDERBERG.
Goûtons ses plus suaves faveurs ;
Elles sont le prix de nos peines.

(On danse.)

CHOEUR.
Aux attraits de la Beauté
A l'envi rendons hommage,
Chantons notre liberté ;
De ses charmes c'est l'ouvrage.

Elle parle en souveraine
Aux coeurs qu'elle enchaîne
Sous ses lois ;
Le vainqueur connaît lui-même
Le pouvoir suprême
De ses droits.

Aux attraits de la Beauté
A l'envi rendons hommage,
Chantons notre liberté ;
De ses charmes c'est l'ouvrage.

(On danse.)

SERVILIE.
Après tant de tourments,
Mon bonheur est extrême ;
Après tant de tourments,
Les plaisirs sont plus charmants.
C'est l'Amour, c'est lui-même
Qui reçoit mes serments ;
Il m'unit à ce que j'aime.
Mes yeux, dans ces moments,
Peignez mes sentiments.

(On danse.)

SCANDERBERG.
Qu'un beau jour
Renaisse sans nuage,
Il dédommage
De l'orage
Par son retour.

Au plaisir
Amour, quand tu nous mènes,
Que le prix des peines,
Dans tes chaînes,
Sait nous ravir !

Amants constants,
Nous serons vos modèles.
Les ardeurs fidèles
Doivent-elles céder au temps ?
Si le sort
Vous outrage,
Aimez davantage ;
Le courage
Conduit au port.

(On danse.)

CHOEUR.
De vos flammes désormais
Goûtez la récompense.
Triomphez, régnez en paix,
Comblez notre espérance.

FIN DE SCANDERBERG.

 

Le thème de Scanderberg, Avait déjà fait l'objet d'un opéra en Italie, mise en musique par Vivaldi et donné à Florence en 1718.
Pour plus de détails voir Frosina

Houdar de la Motte mourut avant d'avoir terminé le livret. Celui-ci fut achevé  par La Serre.

L'oeuvre fur reprise le 22 Octobre 1763 et jouée devant la Cour, à Fontainebleau