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"S'il y a un Sublime et les trois vices qui lui sont opposés"
par

Denys Longin*
(Chapitre II du Traité du Sublime, traduit par Nicolas Boileau.)




 

 



 


 

Traité du Sublime,
Chapitre II - S'il y a un art du Sublime ; et des trois vices qui lui sont opposés.

 

2.1. Il faut voir d'abord s'il y a un art particulier du Sublime. Car il se trouve des gens qui s'imaginent que c'est une erreur de le vouloir réduire en art, et d'en donner des préceptes. Le Sublime, disent-ils, naît avec nous, et ne s'apprend point. Le seul art pour y parvenir, c'est d'y être né, et même, à ce qu'ils prétendent, il y a des ouvrages que la nature doit produire toute seule. La contrainte des préceptes ne fait que les affaiblir, et leur donner une certaine sécheresse qui les rend maigres et décharnés.

2.2 Mais je soutiens, qu'à bien prendre les choses, on verra clairement tout le contraire.
Et à vrai dire, quoique la nature ne se montre jamais plus libre que dans les discours sublimes et pathétiques, il est pourtant aisé de reconnaître qu'elle ne se laisse pas conduire au hasard, et qu'elle n'est pas absolument ennemie de l'art et des règles. J'avoue que dans toutes nos productions il la faut toujours supposer comme la base, le principe et le premier fondement. Mais aussi il est certain que notre esprit a besoin d'une méthode pour lui enseigner à ne dire que ce qu'il faut, et à le dire en son lieu ; et que cette méthode peut beaucoup contribuer à nous acquérir la parfaite habitude du Sublime. Car comme les vaisseaux son en danger de périr, lorsqu'on les abandonne à leur seule légèreté, et qu'on ne sait pas leur donner la charge et le poids qu'ils doivent avoir : il en est ainsi du Sublime, si on l'abandonne à la seule impétuosité d'une nature ignorante et téméraire. Notre esprit assez souvent n'a pas moins besoin de bride que d'éperon.

2.3. Démosthène dit en quelque endroit que le plus grand bien qui puisse nous arriver dans la vie, c'est d'être heureux : mais qu'il en est un autre qui n'est pas moindre et sans lequel ce premier ne saurait subsister, qui est de savoir se conduire avec prudence. Nous en "pouvons dire autant à l'égard du discours. La nature est ce qu'il y a de plus nécessaire pour arriver au Grand : Cependant si l'art ne prend soin de la conduire, c'est une aveugle qui ne sait où elle va..."

3.1. Telles sont ces pensées : Les torrents entortillés de flammes, vomir contre le ciel, faire de Borée son joueur de flûtes, et toutes les autres façons de parler dont cette pièce est pleine. Car elle ne sont pas grandes et tragiques, mais enflées et extravagantes. Toutes ces phrases ainsi embarrassées de vaines imaginations troublent et gâtent plus un discours qu'elles ne servent à l'élever. De sorte qu'à les regarder de près et au grand jour, ce qui paraissait d'abord si terrible, devient tout à coup sot et ridicule. Que si c'est un défaut insupportable dans la tragédie, qui est naturellement pompeuse et magnifique, que de s'enfler mal à propos, à plus forte raison doit-il être condamné dans le discours ordinaire.

3.2. De là vient qu'on s'est raillé de Gorgias pour avoir appelé Xerxès le Jupiter des Perses, et les vautours, des sépulcres animés. On n'a pas été plus indulgent pour Callisthène, qui en certains endroits de ses écrits ne s'élève pas proprement, mais se guinde si haut qu'on le perd de vue. De tous ceux-là pourtant je n'en vois point de si enflés que Clitarque. Cet auteur n'a que du vent et de l'écorce. Il ressemble à un homme qui, pour me servir des termes de Sophocle, "ouvre une grande bouche pour souffler dans une petite flûte". Il faut faire le même jugement d'Amphicrate, d'Hégésias et de Matris. Ceux-ci quelquefois s'imaginant qu'ils sont épris d'un enthousiasme et d'une fureur divine, au lieu de tonner, comme ils pensent, ne font que niaiser et que badiner comme des enfants.

3.3 - Et certainement en matière d'éloquence il n'y a rien de plus difficile à éviter que l'Enflure. Car comme en toutes choses naturellement nous cherchons le Grand, et que nous craignons surtout d'être accusés de sécheresse ou de peu de force il arrive, je ne sais comment, que la plupart tombent dans le vice, fondés sur cette maxime commune : Dans un noble projet on tombe noblement.

3.4 - Cependant il est certain que l'Enflure n'est pas moins vicieuse dans les discours que dans les corps. Elle n'a que de faux dehors et une apparence trompeuse ; mais au-dedans elle est creuse et vide, et fait quelquefois un effet tout contraire au Grand. Car, comme on dit fort bien : "il n'y rien de plus sec qu'un hydropique".
Au reste, le défaut du style enflé, c'est de vouloir aller au-delà du Grand. Il en est tout au contraire du Puéril. Car il n'y a rien de si bas, de si petit, ni de si opposé à la noblesse du discours.
Qu'est-ce donc que puérilité ? Ce n'est visiblement autre chose qu'une pensée d'écolier, qui, pour être trop recherchée, devient froide. C'est le vice où tombent ceux qui veulent toujours dire quelque chose d'extraordinaire et de brillant ; mais surtout ceux qui cherchent avec tant de soins le plaisant et l'agréable : Parce qu'à la fin, pour s'attacher trop au style figuré, ils tombent dans une sorte d'affectation.

3.5. Il y a encore un troisième défaut opposé au Grand, qui regarde le Pathétique. Théodore l'appelle "une fureur hors saison", lorsqu'on s'échauffe mal à propos, ou qu'on s'emporte avec excès, quand le sujet ne permet que de s'échauffer médiocrement. En effet, on voit très souvent des orateurs, qui comme s'ils étaient ivres, se laissent emporter à des passions qui ne conviennent point à leur sujet, mais qui leur sont propres, et qu'ils ont apportées de l'école : si bien que comme on n'est point touché de ce qu'ils disent, ils se rendent à la fin odieux et insupportables. Car c'est ce qui arrive nécessairement à ceux qui s'emportent et se débattent mal à propos devant des gens qui ne sont point du tout émus. Mais nous parlerons en un autre endroit de ce qui concerne les passions.

Le Sublime
selon Longin

"Car il ne persuade pas proprement, mais il ravit, il transporte, et produit en nous une certaine admiration mêlée d'étonnement et de surprise, qui est une tout autre chose que de plaire seulement ou de persuader. Nous pouvons dire à l'égard de la persuasion, que pour l'ordinaire, elle n'a sur nous qu'autant de puissance que nous voulons. Il n'en est pas ainsi du Sublime. Il donne au discours une certaine vigueur noble, une force invincible qui enlève l'âme de quiconque nous écoute... Mais quand le Sublime vient à éclater où il faut, il renverse tout comme un foudre..."

*L'auteur du Traité.

Le Traité a été rédigé en Grec et porte la signature de Dionysiou Longinou. Boileau l'attribue donc au seul Longin attesté, le philosophe grec Cassius Longin (213-273), mais cette attribution est contestée, et plusieurs hypothèses s'affrontent : Cassius Longin, Denys d'Halicarnasse, ou encore, en raisons des références faites à la Bible, un auteur d'origine Juive et ayant reçu une éducation hellénistique, comme c'était le cas, par exemple de de Philon d'Alexandrie.