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Introduction à Cleopatre Captive de Jodelle

Ferdinand Gohin
(1925)




 

 



 


 

La Cleopatre Captive d'Estienne Jodelle est la première tragédie écrite en français et représentée en France. Jodelle n'a pas créé le genre : quelques érudits en avaient déjà donné la théorie, déterminé les caractères et les conditions. Mais il a donné et fait applaudir le premier modèle : tel est son vrai mérite ; tel fut son titre de gloire aux yeux de ses contemporains.

Les témoignages qu'ils nous ont laissés attestent l'importance de ce grand événement littéraire ; le plus précis est donné par Estienne Pasquier (Recherches de la France, livre VII, ch. 7) : "Quant à la Comedie et Tragedie, dit-il, nous en devons le premier plan à Estienne Jodelle. Il fit deux Tragedies, la Cleopatre, la Didon, et deux Comedies, la Rencontre et l'Eugéne. Ceste Comedie et la Cleopatre furent representées devant le Roy Henry, en l'Hostel de Reims, avec un grand applaudissement de toute la compagnie. Et depuis encore au College de Boncourt, où toutes les fenestres estoient tapissées d'une infinité de personnages d'honneur, et la cour si pleine d'escoliers que les portes du College en regorgeoient. Je le dis comme celuy qui  y estois present, avec le grand Tornebus, en une mesme chambre. Et les entreparleurs estoient tous hommes de nom : car mesme Remy Belleau et Jean de la Peruse jouoient les principaux roullets. Tant estoit lors en reputation Jodelle envers eux..."

Est. Pasquier indique nettement deux représentations distinctes ; mais de la date de  ces représentation, il ne dit rien. Les autres témoignages contemporains ne concordent pas ; Charles de la Mothe, qui publia plus tard les oeuvres de Jodelle, ou du moins le premier volume,  indique l'année 1552 ; le poète Baïf, 1553. Le désaccord n'est sans doute qu'apparent : il ne faut pas oublier en effet que jusqu'en l'année 1564 l'année commence à Pâques, et dès lors les trois premiers mois de l'année 1553, nouveau style, appartiennent à l'année 1552, ce qui laisse une certaine latitude dans l'interprétation des dates indiquées. Or, selon l'hypothèse la plus vraisemblable, voici dans quelles circonstances auraient été données les deux représentations dont parle Pasquier.

La première eut lieu devant le roi, à "l'hôtel de Reims", c'est-à-dire sans doute à l'hôtel des archevêques de Reims, dans une fête donnée probablement par Charles de Guise, alors archevêque de Reims et futur cardinal de Lorraine, qui avait présenté Jodelle au roi Henri II : G. Lanson suppose que ce fut à l'occasion de la levée du siège de Metz dont le héros était le frère même de l'archevêque (1er janvier 1552, ancien style, ou 1553, n.s.). Pour témoigner sa satisfaction de cette représentation théâtrale, Henri donna à Jodelle, dit Brantôme, "cinq cens escus à son epargne et outre lui fit tout plein d'autres grâces, d'autant que c'estoit chose nouvelle et tres belle et rare".

"Depuis encore", dit Pasquier, c'est-à-dire plus tard, une seconde fois, la Cleopatre fut représentée dans la cour du Collège de Boncour, dont le principal était Pierre Galand, chanoine de N.-D. de Paris, et professeur d'éloquence, puis de grec au Collège Royal : ce fut sur un théâtre improvisé et la pièce ne fut pas jouée comme devant le roi avec toute la magnificence de la scène antique, "magnifico veteris scenae apparatu", dit Sainte-Marthe. Mais devant ce nouveau public de savants, de poètes, d'étudiants, le succès ne fut pas moins éclatant ; c'est de cette seconde représentation qu'Est. Pasquier, qui en fut l'un des spectateurs, nous fait le curieux récit où l'émotion et l'enthousiasme se laissent encore deviner. Cette représentation semble se placer quelques semaines après la précédente, en tous cas, peu avant le mardi gras de 1553.

Jodelle reçut "de si grands applaudissements, di Scévole de Sainte-Marthe, que toute la France fut bien tost remplie du bruit de son nom". Ce fut en même temps le triomphe de la Pléiade : elle n'était encore qu'à ses débuts, et, depuis la Deffense, elle n'avait pas encore fait paraître beaucoup d'oeuvres : Ronsard avait donné seulement son premier recueil d'Odes (1550), et du Bellay son Olive et quelques Odes ; Jodelle, qui n'était âgé que de vingt ans, n'avait encore rien publié ; les autres poètes étaient aussi jeunes. On devine quel fut leur enthousiasme ; le succès de la Cleopatre, qui consacrait leur tentative, exaltait leur fierté et leurs espérances.

Pour fêter Jodelle, que tous mettaient alors au même rang que Ronsard, et pour célébrer sa victoire, qui est aussi la leur, ils se réunirent en un banquet resté fameux. Une poésie ordinairement attribuée à Ronsard (Livret de Folastries, ed. de 1584, p. 43. sq.), mais qui semble plutôt de Bertrand Bergier, nous donne les noms des plusieurs convives : c'est, avec Jodelle et Ronsard, Antoine de Baïf, Remy Belleau, Claude Collet, Vergesse, Antoine Leconte, Pierre de Paschal, Muret, à qui il faut joindre, sans doute, Bertrand Bergier, Jean de la Péruse, Amadys Jamyn, Scévole de Sainte-Marthe ; bref, il y avait là "cinquante gens de bien", dit Ronsard, "l'eslite des beaux esprits d'alors", dit Claude Garnier, l'annotateur de Ronsard. On se plut à donner à cette fête un air d'antiquité ; un bouc était à Athènes le prix offert au vainqueur dans les concours de tragédie ; on eut l'idée de présenter au nouveau "Sophocle" un bouc couronné de fleurs. Voici le récit que nous a laissé Ronsard ;

Ja la nappe estoit mise, et la table garnie
Se bordoit d'une saincte et docte compagnie,
Quand deux ou trois ensemble en riant ont poussé
Le père du troupeau à long poil hérissé :
Il venoit à grands pas ayant la barbe peinte,
D'un chapelet de fleurs la teste il avoit ceinte,
Le bouquet sur l'oreille et bien fier se sentoit
De quoy telle jeunesse ainsi le presentoit :
Puis il fut rejetté pour chose mesprisée,
Après qu'il eut servi d'une longue risée.

Baïf récita des dithyrambes composés à la louange de Jodelle, et entremêlés à la mode antique d'invocations dionysiaques que reprenaient les convives, "Satyres antirsez",

Crians : iach ia ha !
Evoe ! iach ia ha !

On fit grand bruit autour de ces fantaisies exubérantes, et les jeunes érudits eurent à se défendre contre des calomnies qui nous paraissent aujourd'hui ridicules. Des partisans de la Réforme, poètes ou prédicants, virent là une tentative de restauration du paganisme ; Ronsard comme le chef et l'aîné, fut particulièrement visé ; il fut accusé d'avoir "fait sacrifice" d'un bouc. A la vigueur de sa riposte, on juge que le poète ne fut pas insensible à la perfidie de l'attaque :

Tu dis, en vomissant desur moy ta malice,
Que j'ay fait d'un grand Bouc à Bacchus sacrifice ;
Tu mens impudemment...

L'incident n'eut pas de suites ; mais il prouve que les tentatives de la Pléiade avaient suscité, en ces temps troublés, de singulières défiances ; ou, s'il ne faut voir là que jalousies de "pervers scandaleux envieux", comme dit Baïf, tout ce tapage à l'occasion de la tragédie de Jodelle atteste, autant que les applaudissements, l'importance donnée par les contemporains à cet événement.

Le succès de Cleopatre dépassa de beaucoup sa valeur littéraire : cette tragédie ne peut être comparée, même de loin, aux chefs-d'oeuvre qui, plus tard, devaient signaler chaque renouvellement de l'art dramatique. Elle porte des traces nombreuses d'improvisation : le poète n'a pas choisi avec soin ses mots ; souvent il les prend et les place au hasard et l'expression n'est pas toujours correcte. Le style ne manque pas de mouvement, ni de chaleur ; mais il manque parfois de netteté, surtout d'éclat et de poésie. Ces faiblesses frappèrent même les contemporains qui applaudirent la pièce. Colletet se fait l'écho de leurs critiques quand il dit : "Quoique son style fust un peu rude et qu'il n'eust pas toutes les graces et les clartez que l'on eust pu desirer, si est-ce que la nouveauté de l'ouvrage pleust infiniment au monde..." ; or Colletet ne fait que traduire le texte latin de Scévole de Sainte-Marthe. Que dire de la versification ? Sans parler des choeurs, qui sont la partie la plus faible de l'oeuvre, il faut remarquer que Jodelle n'a pas su quel mètre adopter pour sa tragédie : dans le premier acte, il emploie des alexandrins et uniquement des rimes féminines ; dans le deuxième et le troisième, ce sont des décasyllabes avec des rimes masculines et féminines mélangées au hasard ; les alexandrins reparaissent dans le quatrième acte, et les décasyllabes dans le cinquième. Toutes ces incertitudes témoignent d'une exécution hâtive. Sans doute Jodelle avait la réputation de tout faire "promptement sans estude et sans labeur," comme l'avouent ses amis mêmes (Préface de l'édition de 1574). Cependant Didon paraît plus soignée ; on y trouve plus d'invention, le style en est plus soigné, la versification en est uniforme, toute en alexandrins. On est amené à se demander si, dans Cleopatre, le jeune poète n'a fait que céder à des habitudes d'insouciante improvisation, ou si les circonstances l'ont obligé à précipiter son travail.

Jodelle a tiré sa tragédie de Plutarque, qui jouissait alors d'une grande popularité et dont beaucoup d'érudits, connus ou inconnus, avaient entrepris la traduction. Si Amyot ne fit paraître la sienne que plus tard, il y travaillait depuis longtemps ; avant lui, Lazare de Baïf avait commencé une traduction que Georges de Selve continua et dont on donna plusieurs éditions (1543, 1547, 1548). Pour revenir à la Cleopatre de Jodelle, je remarque que parmi les traductions anonymes, restées manuscrites, l'une des plus anciennes (Bibl. nat., fonds fr., 1398) est précisément intitulée "la vie et faicts de Marc Antoine le triumvir et de samie Cleopatra translatez de l'hystorian Plutarque". C'est le fils même du grand helléniste, le poète Antoine de Baïf, qui avait eu le premier l'idée d'une tragédie de Cleopatre, si l'on en croit Vauquelin de la Fresnaye : "moi present", dit-il, Jodelle fit représenter sa Cleopatre,

Encor que de Baïf un si brave argument
Eust entre nous esté choisy premierement.

Baïf avait-il eu vraiment l'intention de composer cette tragédie ? N'avait-il fait que choisir le sujet avec ses amis ? On aimerait savoir si le mérite de ce choix revient à Jodelle et comment il fut amené à le traiter. Ce qui importe davantage, c'est la façon même dont il l'a traité. Si le sujet était très connu et, pour ainsi dire, attendu, le poète pouvait-il facilement modifier les données de Plutarque ? Les spectateurs attendaient-ils même plus qu'une adaptation dramatique et versifiée ? Ce qui est certain, c'est que Jodelle a suivi le texte original, sans presque rien y changer : il a simplement imaginé, - et l'idée était ingénieuse, - qu'au début de la tragédie Antoine est mort ; c'est le sort de Cléopâtre qui fait uniquement le sujet de la pièce. Au premier acte, l'ombre d'Antoine expose ses malheurs et  fait pressentir  la fin de Cléopâtre. Mais dans tout le reste de la pièce, Jodelle n'a guère fait que paraphraser ou traduire Plutarque : parfois, et surtout au début, il rapproche des indications dispersées ; le plus souvent, et à mesure que la pièce avance, il suit l'original pas à pas. Dans cette adaptation scénique, Jodelle ne fait guère preuve d'imagination créatrice ; du moins il a su découper, de façon habile et même intéressante, les données de Plutarque : il a mis au premier plan le personnage de Cléopâtre, dont les complaintes souvent pathétiques remplissent presque entièrement cette tragédie élégiaque.

L'oeuvre de Jodelle a surtout une valeur documentaire : elle nous révèle la conception que les novateurs et leurs partisans se faisaient du genre renouvelé, elle nous offre aussi une ébauche de ce que sera  dans ses traits généraux la tragédie classique. Précisément parce que Jodelle n'a pas écrit un chef-d'oeuvre ni montré des qualités éminentes ni même très personnelles, sa Cleopatre est plus significative, plus révélatrice que les tragédies plus riches d'imagination, d'émotion ou d'invention qui suivirent. On y voit mieux les caractères essentiels, et pour ainsi dire théoriques, de la tragédie nouvelle.

Tout d'abord elle ne s'adresse pas à la foule comme les moralités su Moyen Age ; c'est une oeuvre savante destinée à une élite. Elle vise à rassembler les formes les plus nobles de la poésie et les enseignements de la sagesse humain : elle sera lyrique et morale. De là tout d'abord l'introduction et l'importance des choeurs : ils ne sont pas simplement une imitation de l'antiquité et un élément indispensable du genre ; ils ne servent pas seulement d'«entremets», ou d'intermèdes pour séparer les genres, comme dit Robert Garnier (préface du Bradamante) ; ils permettent surtout au poète de déployer toutes les richesses de la "grande poésie", c'est-à-dire, suivant les idées de la Pléiade, de la poésie lyrique. De plus, dans les choeurs prennent naturellement place les développements moraux ; or si tout grand ouvrage, comme dit du Bellay, doit être rempli de "graves sentences", la tragédie tout particulièrement sera, suivant le précepte de Ronsard, "didascalique et enseignante" : de là donc ces lieux communs de morale éternelle où puisent à la fois la poésie et l'éloquence ; avec la mythologie, il forment la matière des choeurs de Cleopatre ; ailleurs et dans les tragédies de Robert Garnier, par exemple, ils remplissent non seulement les choeurs, mais encore, en s'enchaînant, des scènes entières et parfois même tout un acte. Ces éléments caractéristiques de l'époque seront peu à peu éliminés, ou singulièrement réduits : la tragédie de Corneille sera encore morale, mais d'une moralité qui dépasse celle des lieux communs ; la tragédie de Racine sera dans quelque mesure lyrique, mais d'un lyrisme moins verbal, moins conventionnel, plus profond et, sous une forme plus discrète, plus poétique. C'est par d'autres caractères, plus essentiellement dramatiques, que se définit la tragédie classique.

On peut du moins en reconnaître les traits généraux extérieurs, et comme première image, dans la Cleopatre. Ce que feront nos grand poètes tragiques, c'est en partie ce qu'a fait Jodelle : il a emprunté son sujet à l'antiquité classique, il a concentré l'intérêt sur un seul personnage autour duquel les autres - en petit nombre - ne jouent qu'un rôle d'interlocuteurs ; la pièce est divisée en cinq actes pour que soit marquée et graduée aux yeux des spectateurs la succession des événements ; l'action suit une marche simple, directe, rapide, s'accomplit en un même lieu, commence et s'achève en quelques heures ; ce n'est pas une des moindres curiosités de cette première tragédie que d'offrir déjà réalisées les unités qui susciteront tant de querelles au siècle suivant. Bref, dans la Cleopatre on trouve déjà la construction de la tragédie classique, mais à vrai dire une ébauche encore imparfaite et grossière de ce qui deviendra une grande oeuvre.

Le mérite de Jodelle est donc surtout d'avoir osé, et d'avoir réalisé : il a prouvé que la tragédie était viable, et comme l'a si bien dit Pasquier, il a donné "le premier plant" d'un genre éminemment français que devaient illustrer tant de chefs-d'oeuvre.