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L'Amant déguisé
ou
Le Jadinier Supposé.
comédie,
en un acte mêlée d'ariettes.

Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires du Roi
 le Samedi 2 Septembre 1769.

Livret de Favart
Musique de Philidor




 

 



 


 

Acteurs

JULIE, en homme de Robe.
Madame de MARSILLANE, Provençale.
LUCILE, fille de Madame de Marsillane.
CLITANDRE, Amant de Lucile, travesti en Jardinier sous le nom de Guillaume.
MATHURIN, Jardinier.
UN NOTAIRE.
Madame LA COMTESSE.
Le Frère de Julie.
DAMIS, Amant de Julie.
Et autres personnes de leur Compagnie.
Laquais, Jardiniers & Jardinières, & autres Domestiques de la Maison, qui forment le Divertissement.

Le Théâtre représente un Jardin décoré. A droite est in corps de bâtiments où l'on remarque un balcon saillant. Dans le fond est un pavillon dont le rez-de-chaussée offre un salon où doit se passer une partie de l'action théâtrale.

 

Scène Première.

JULIE en Robin, MATHURIN.

ARIETTE DIALOGUÉE.

JULIE.
Que veux-tu Mathurin ?

MATHURIN.
Madame !

JULIE.
Appelle-moi Monsieur.

MATHURIN.
Qui ? vous Monsieur ?

JULIE.
Oui, moi Monsieur.

MATHURIN.
Ah ! le plaisant Monsieur !
Nier que l'on est femme
Ayant un si bon coeur !

JULIE.
Appelle-moi Monsieur.

MATHURIN.
Ah ! le plaisant Monsieur !

JULIE.
Je veux être obéie,
Appelle-moi Monsieur.

MATHURIN.
A voir cette mine jolie,
Ce regard enchanteur,
Cette blancheur qui fait envie,
Je défie
Que tout connaisseur
Ne s'écrie :
Ah ! le plaisant Monsieur !

JULIE.
Appelle-moi Monsieur.


MATHURIN.
Eh bien ! oui, oui, Monsieur Julie.

JULIE.
Aujourd'hui ce n'est plus mon nom,
Je suis le conseiller Vernon.
Quand je suis à Paris, chaque moment m'expose
A voir de sot Amants tourner autour de moi :
L'un a le maintien libre, & l'autre se compose ;
Ils ont tous le jargon & l'air de leur emploi,
Et pour dire la même chose,
Chaque état a son style à soi.

ARIETTE.
Lorsque je suis à la campagne,
Je les contrefais tour à tour.
Toujours la gaieté m'accompagne,
Je change d'habit chaque jour.
Hier Officier jeune & leste,
Aujourd'hui Robin empesé,
Et demain, faussement modeste,
D'un Abbé j'aurai l'air pincé.

MATHURIN.
C'est prendre un bon parti ; mais votre belle-mère
Vous écrit pour vous prévenir
Que deux Dames ici doivent bientôt venir.

JULIE.
Ne sera-t-elle pas chez elle la première
Pour faire les honneurs ?

MATHURIN.
Lisez ; vous l'allez voir.

JULIE.
Mon frère est avec elles ; on les attend ce soir.

(Elle lit.)

"Je vous annonce dès ce matin Madame la Comtesse de Marsillane. Elle ne doit arriver que demain ; mais l'impatience d'être mariée la tient ; elle a la vocation Provençale. Vous savez que je l'ai ménagée pour votre frère qui n'est qu'un cadet de Normandie. Il trouvera très jolie une veuve bien riche. Elle amène sa fille pour la gronder & non pas pour la marier. Je n'arriverai qu'après souper à cause de la grande chaleur. Faites bien des galanteries à notre Comtesse. Mettez en jeu toute votre gaieté, afin qu'elle s'applaudisse d'épouser quelqu'un dont la belle-soeur est si aimable.

JULIE.
Je conçois un projet... c'est une espièglerie...
Pour mon frère aujourd'hui je veux faire l'amour.

MATHURIN.
C'est jouer à la veuve un assez mauvais tour.

JULIE.
Ma gaieté ne peut en ce jour
Se refuser cette plaisanterie.
Ainsi, d'abord qu'elle viendra ;
Mathurin, garde-toi de me faire connaître,
Je jouerai le Monsieur.

MATHURIN.
Peut-être
Pas autant qu'elle le voudra.

JULIE.
Je brûle de la voir paraître ;
Ne me trahis point, sois discret,
J'ai pour moi-même un intérêt secret.

MATHURIN, d'un ton de confidence.
Vous aimez le plaisir ? on lui donne une fête.
Chut... pour minuit on la tient prête,
Quand ma maîtresse arrivera.

JULIE.
Bon ! bon !

MATHURIN.
Il ne faut pas que l'on sache cela.

JULIE.
Non.

MATHURIN.
Apprenez encor une chose plaisante :
Un jeune & joli Cavalier
Se déguise en ces lieux, & chez moi se présente
En qualité de Garçon Jardinier.

JULIE.
Oui !

MATHURIN.
De cette Comtesse il aime fort la fille :
On dit qu'elle est vraiment fraîche, vive & gentille.

JULIE.
Par où peux-tu savoir ce fait ?

MATHURIN.
Le valet de Monsieur m'a raconté la chose.

JULIE.
Pourquoi l'amène-t-il ?

MATHURIN.
Il m'en a dit la cause,
Le Maître ne sait pas se servir.

JULIE.
Le Valet
Ne sait pas se taire ? Ah, quel rôle
Je m'apprête à jouer ! Mets-le dans l'embarras.

MATHURIN.
Oh ! fiez-vous à moi ; je n'y manquerai pas.

 

Scène II.

CLITANDRE en Jardinier, JULIE, MATHURIN.

MATHURIN.
Tenez, tenez, monsieur, voilà ce jeune drôle
Dont je vous ai parlé.

JULIE.
J'en suis assez content.
Il a de la figure ; il n'a pas l'air manant.

CLITANDRE.
Monsieur...

JULIE.
Oui, j'aime assez sa mine.

MATHURIN.
Mais avant tout il faut que j'examine
S'il est au fait de sa profession.

CLITANDRE, à part.
Que dire ?

MATHURIN.
Il faut avoir du zèle ;
Et je serai pour vous un excellent modèle,
Si vous devenez mon garçon.

CLITANDRE.
J'aime beaucoup l'agriculture.
Je viens ici pour observer
Les richesses de la nature...

JULIE, ironiquement.
Que vous voudriez cultiver.
Comme il parle avec élégance !
On vous prendrait pour quelqu'un d'importance.
Ce n'est point là le ton des paysans.

CLITANDRE, à part.
Oh ! je me trahirai. (Haut.) Dès ma plus tendre enfance,
J'avais reçu de mes parents
De l'éducation ; ils étaient dans l'aisance.
Ils perdirent leurs biens, & pour fuir l'indigence,
Il m'a fallu prendre un métier,
Et je me suis fait Jardinier.

MATHURIN.

ARIETTE.
Un Jardinier est un grand homme,
S'il fait bien son métier ;
Et c'est un savant astronome,
S'il est bon Jardinier.
Les tonnerres & les orages,
L'effort des mauvais vents,
Ne produisent point de ravages,
S'il se connaît au temps.

JULIE,
toujours d'un ton ironique & de plaisanterie ; c'est ce qui constitue le caractère de son rôle jusqu'à la fin de la pièce.
Quand il voit la terre amoureuse
Qui sourit au printemps,
D'une influence heureuse
Il saisit les instants :
Il visite, il découvre
Ses nouveaux plants.
Le jeune bouton qui s'entr'ouvre
Fixe ses regards caressants.
Il contemple, il admire ;
On l'entend dire :
Tendres fleurs, paraissez,
Naissez ;
Les vents son paisibles,
Les jours son doux ;
Approchez-vous,
Unissez-vous :
Pressez les coeurs sensibles
De faire comme vous.

CLITANDRE.
En vantant cet état, vous en donnez envie,
Et l'on est trop heureux d'y consacrer sa vie ;
Vous en faites sentir toute l'utilité.
Et c'est bien mon projet...

MATHURIN.
En êtes-vous bien digne ?
Prouvez-moi votre habileté.
Savez-vous dans quel temps on doit tailler la vigne ?

CLITANDRE.
Mais... c'est dans le mois de Janvier.

MATHURIN.
Bien répondu : l'excellent ouvrier !
Savez-vous des pêchers & des Abricotiers
Elaguer les branches gourmandes
Qui ne portent jamais de fruits ?

CLITANDRE.
Cela dépend.

JULIE.
Il paraît fort instruit.

CLITANDRE.
Mais peut-on faire ces demandes ?

JULIE.
Voulez-vous bien me dire votre nom ?

CLITANDRE.
Guillaume.

JULIE.
Ah ! Guillaume est fort bon.

MATHURIN.
Combien demandez-vous de gages ?

CLITANDRE.
Eh ! mais c'est selon les ouvrages.

MATHURIN.
Si ce n'est que cela, je vous en donnerai ;
Labourez ce quinconce, armez-vous de courage.

CLITANDRE, à part.
Je suis sûr que j'expirerai
Le premier jour de mon apprentissage.

JULIE.
Mathurin, il faut faire éclater votre goût,
Elaguez bien vos palissades.
Pour l'agrément des promenades,
Que le râteau passe partout.
Qu'on cherche le concierge & chaque domestique,
Que la maison soit nette, qu'on s'applique
A rendre le parquet bien clair ;
Qu'aux chambres on donne de l'air.

MATHURIN.
Vous serez satisfait, Monsieur, de mon service,
Et je vais à chacun assigner son office.

JULIE.
Et vous, Guillaume, allez marier des oeillets
Avec des fleurs de la plus rare espèce :
Pour les Dames il faut faire des bouquets.
Dans votre état c'est une politesse.

CLITANDRE.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que je m'entends en fleurs.
Mes connaissances naturelles
Me donnent les talents d'assortir les couleurs.

JULIE.
Vous savez ce qu'il faut pour contenter les belles.

(Il se retire.)

Voici l'instant de prendre le détail
Des grâces, des façons qui conduisent à plaire.
Jouons l'homme important ; voilà le seul travail
Où l'on n'a pas besoin d'avoir un Secrétaire.

 

Scène III.

Madame de MARSILLANE, JULIE, LUCILE, CLITANDRE.

Madame de MARSILLANE.
Je ne puis me lasser d'admirer ce Château ;
L'entrée en est superbe & la vue est immense.
Assurément dans toute la Provence,
Le goût est recherché ; mais il n'est pas si nouveau.

JULIE.
Madame, j'aurai l'avantage
De vous faire ici les honneurs ;
Madame la Comtesse est dans le voisinage.

Madame de MARSILLANE.
Sans doute chez de grands Seigneurs.

LUCILE, à part.
Clitandre en Jardinier ! Ah ! je suis confondue !
O Ciel ! Quelle indiscrétion !

CLITANDRE.
Pourrai-je me contraindre en m'offrant à sa vue ?

LUCILE,
à part, en apercevant Clitandre qui paraît dans le fond du Jardin.
Je suis troublée !...

Madame de MARSILLANE.
Eh bien ! que regardez-vous donc ?
Vous me paraissez toute émue.

LUCILE.
J'admirais du Jardin la distribution.

JULIE.
ARIETTE.
Que la Campagne
Est un séjour heureux !
Douce Compagne
Y sourit à nos voeux.
La connaissance
S'y fait d'abord ;
La confiance
N'a jamais tort.
Sans soins, sans gêne,
Tout es loisir ;
La seule chaîne
Est le plaisir.

Madame de MARSILLANE.
Oui, la campagne est ravissante :
Mais je n'y borne point mon goût.
Mon humeur, en tout temps enjouée & saillante,
Empreint tous les objets de sa couleur riante,
Et je tire parti de tout.

ARIETTE.
J'aime la Ville, elle est bruyante.
Je me plais dans le tourbillon ;
Et tout ce qui me rend contente,
C'est le carillon, le carillon.
On court la matinée entière,
On trouve à chaque pas
Des embarras :
Gare, gare derrière.
Une beauté minaudière
Met la tête à la portière,
Crie au cocher : n'avancez pas.
Le soir au spectacle on s'assemble,
Ensuite on soupe ensemble.
On est faux poliment,
On se hait si gaiement ;
C'est un ravissement,
C'est un plaisir charmant.
Sans que le coeur s'épanche,
La tête s'étourdit ;
On passe une nuit blanche,
Sans savoir ce qu'on dit.
L'aurore vous ramène,
Et l'on est tout surpris,
De voir qu'on sait à peine
Le nom de ses amis.
J'aime la Ville, &c.

Je trouve cependant cette Maison charmante.

(Apercevant Clitandre.)

C'est-là le Jardinier ?

JULIE.
Vous en serez contente.
C'est un garçon plein d'éducation,
Et qui sur son métier a beaucoup de lumières.
Et de plus il a l'air, le ton & les manières
D'un homme de condition.

Madame de MARSILLANE.
Etant ici, c'est, suivant l'apparence,
Le meilleur Jardinier de France.

JULIE.
Guillaume, approchez donc, vous n'êtes pas galant ;
Venez, & faites voir le Jardin à ces Dames.

CLITANDRE, à part.
Voici l'instant critique.

Madame de MARSILLANE.
Il paraît indolent.
Etes-vous étonné quand vous voyez des femmes ?

CLITANDRE.
Madame, point du tout.

Madame de MARSILLANE.
Il est dans l'embarras.

JULIE, à part.
Je vais bien l'y jeter encore davantage.

Madame de MARSILLANE.
Lucile en cet instant détourne le visage,
Pour rire apparemment ?

LUCILE, troublée.
Oui, ma mère.

JULIE.
En tout cas
Rire aisément est de son âge.

Madame de MARSILLANE.
La jeunesse à présent n'a qu'un rire apprêté.
A Marseille, autrefois, quand je fus mariée,
C'est-là ce qu'on pouvait nommer de la gaieté.
Je riais, je riais à gorge déployée.

JULIE, à Clitandre.
Vous voilà droit comme un piquet.
Qui vous rend donc si timide, Guillaume ?

CLITANDRE, à Madame de Marsillane.
Madame, si j'osais vous offrir un bouquet ?

Madame de MARSILLANE.
Avec très grand plaisir. Quelle odeur ! Il embaume.
Donnez-en à ma fille.

CLITANDRE, bas.
Ah ! Lucile !

LUCILE, bas.
Osez-vous ?

CLITANDRE, bas.
Je vous adore.

JULIE.
On ne doit qu'à genoux
Offrir des fleurs à la beauté naissante.
De la Divinité c'est l'image vivante.
Peut-on, en l'adorant, s'attirer son courroux ?
Prosternez-vous, Guillaume.

CLITANDRE.
Eh ! mais...

LUCILE.
Monsieur plaisante.

JULIE.
Non, non, c'est un usage établi parmi nous.
A genoux.

CLITANDRE.
M'y voilà, puisque Monsieur l'ordonne.

Madame de MARSILLANE.
En vérité, ce garçon-là m'étonne.
Ses yeux parlent, son air est si tendre & si doux !
C'est assez mon garçon, levez-vous, je suis bonne.

CLITANDRE, à Lucile.

ARIETTE.
Je n'ose pas
Dire ce que je pense ;
Mais j'admire en silence,
Et la distance
Des états
Produit mon embarras.
Si quelque Jardinière
M'offrait autant d'attraits,
Sans craindre sa colère,
Tendrement, je dirais :
Mon amour est extrême,
Mes feux seront constants.
Je suis Jardinier, j'aime
Le portrait du Printemps.

JULIE, à Madame de Marsillane.
Qu'en dites-vous ?

Madame de MARSILLANE.
Mais... d'esprit il pétille.
Ah ! rien n'est si plaisant !
Répondez-lui, ma fille.

LUCILE.

ARIETTE.
Quand un hommage est si sincère,
Il intéresse toujours ;
Et pour parvenir à plaire,
Il ne faut point d'autre secours.
Ah ! si j'étais Jardinière,
En sachant votre secret,
Je cesserais d'être fière ;
Mon coeur vous pardonnerait.

Madame de MARSILLANE.
Mais vous en dites trop, ma fille.

(A Clitandre.)

C'est assez.

JULIE, à part.
Qu'ils sont tous deux embarrassés !

Madame de MARSILLANE.
Ces corbeilles de fleurs semblent bien arrangées.
Avez-vous des oreilles d'Ours ?

CLITANDRE, embarrassé.
Madame...

Madame de MARSILLANE.
En les voyant on croit voir du velours.
Des Jacintes, sans doute, elles sont mélangées ?
Je veux les visiter.

CLITANDRE.
Vous ne pourriez les voir :
Déjà la nuit étend ses voiles.

(Le Théâtre commence à s'obscurcir sensiblement.)

Madame de MARSILLANE.
Moi j'aime les Jardins au brillant des Etoiles,
Et rien n'est comparable au silence du soir.
A cette heure toujours les secrets se confient,
C'est le moment des tendres coeurs.
Par l'air rafraîchissant, les fleurs se vivifient ;
Et j'ai toute ma vie été comme les fleurs.

JULIE.
Attendons à demain pour faire la visite.

Madame de MARSILLANE.
Eh ! bien donc, volontiers.

CLITANDRE.
Enfin, m'en voilà quitte.

(Il sort.)

 

Scène IV.

JULIE, Madame de MARSILLANE, LUCILE.

LUCILE, à part.
Ah ! ma tranquillité renaît.

Madame de MARSILLANE.
Vous êtes un homme de robe,
Monsieur, à ce qu'il paraît ?

JULIE.
Je m'en flatte, Madame.

Madame de MARSILLANE.
Ah ! que cela me plaît !
On n'a pas un instant qu'on ne se le déroble,
Lorsqu'on est d'un état aussi brillant.

JULIE.
Eh ! mais...

Madame de MARSILLANE.
Madame la Comtesse est donc votre parente ?

JULIE.
Non, Madame ; je me permets
Etant dans sa Maison, tandis qu'elle est absente,
(C'est à titre d'ami) d'en faire les honneurs.

Madame de MARSILLANE.
La chose est différente.
Ce dernier titre a bien plus de douceurs ;
N'est-il pas vrai ?

JULIE.
C'est une préférence
Que je mérite autant que je le puis.

Madame de MARSILLANE.
Je vous comprends ; j'ai de l'intelligence.

JULIE.
N'en croyez pas l'apparence.
Je vous jure que je suis
Un homme sans conséquence.

Madame de MARSILLANE.
Lucile, allez à votre appartement,
Et de votre santé ménagez la faiblesse.

LUCILE.
Oui, ma mère ; je vais reposer un moment.

JULIE.
Mathurin, Mathurin, conduisez promptement...

(Mathurin conduit Lucile dans le corps de bâtiment où l'on remarque le balcon.)

Madame de MARSILLANE.
Je ne reconnais plus à présent la jeunesse.

 

Scène V.

Madame de MARSILLANE, JULIE.

Madame de MARSILLANE.
Pour elle bien de fois j'ai perdu tous les frais.
Dans les meilleurs couvents, à Paris, élevée,
Son éducation est loin d'être achevée,
Et cela ne sait pas prononcer le Français.

JULIE.
Serai-je assez heureux, Madame,
Pour vous être à Paris de quelque utilité ?

Madame de MARSILLANE.
Ah ! vous me ravissez, Monsieur, je vous réclame
Pour suivre des procès avec vivacité.
En affaires je suis d'une imbécillité
Que vous ne pouvez pas comprendre,
Et je cède toujours ce qui m'est contesté,
Pour éviter l'ennui de me défendre.

JULIE.
C'est avoir bien de la bonté.

Madame de MARSILLANE.

ARIETTE.
Toute fille en Provence,
Sous un Ciel pur & beau,
Voir la gaieté qui danse
Autour de son berceau.
Sa première parole
Est le mot de plaisir ;
Sa principale école
Est l'art de le saisir.
Quand le temps décolore
Le Printemps du désir,
Des feux de notre aurore
Une étincelle encore
Luit sur notre loisir.
Des feux de notre aurore,
Une étincelle encore
Nous fait dire, plaisir !

JULIE.
Je juge par cette peinture,
Que vous ne savez pas parler aux Procureurs.

Madame de MARSILLANE.
Ah ! Fi donc, ce sont des horreurs !

JULIE.
Savez-vous bien ce qu'il faut faire ?
Remariez-vous.

Madame de MARSILLANE.
Oui, le conseil est prudent.

JULIE.
Un mari n'est qu'un Intendant,
La peine est son unique affaire.
Les hommes sont faits pour plaider,
Et les femmes, tout au contraire,
Sont faites pour s'accomoder.

Madame de MARSILLANE.
Mon époux est trouvé, puisqu'il faut vous le dire.

JULIE.
A qui le dites-vous ? Je suis dans le secret.

Madame de MARSILLANE.
Tout de bon ?

JULIE.
La Comtesse en ces lieux vous attire.

Madame de MARSILLANE.
Je vois que vous êtes au fait.

JULIE.
Si votre époux avait ma physionomie,
Ne sentiriez-vous pas pour lui d'antipathie ?

Madame de MARSILLANE.
Je l'aimerais à la fureur,
Et, dès la première entrevue,
Le penchant le plus doux lui livrerait mon coeur.

JULIE
Allons, embrassez-moi, ma chère prétendue.

Madame de MARSILLANE.
Quoi ! c'est vous ?

JULIE.
Oui, demain vous porterez mon nom.

Madame de MARSILLANE.
Voilà l'unique objet de mon ambition.
Ma fille pour le coupe sera bien attrapée.

JULIE.
A-t-elle quelque Amant ?

Madame de MARSILLANE.
Oui vraiment ; dans l'Epée
Elle a beaucoup de soupirants,
Entre lesquels, surtout, est un certain Clitandre,
Que je ne vis jamais ; il se met sur les rangs.

JULIE.
C'est un très bon parti, vous y pouvez entendre.

Madame de MARSILLANE.
Oui, mais parmi les aspirants,
Le Chevalier Damis...

JULIE, vivement.
Damis ! il n'y peut prétendre.

Madame de MARSILLANE.
Pourquoi ?

JULIE.
Son coeur est engagé.

Madame de MARSILLANE.
Oui, ses parents m'ont dit qu'il aime une Julie,
Un peu coquette, assez jolie,
Traitant tout d'un air négligé ;
Séduisante par sa folie.

JULIE.
N'en dites point de mal, de grâce.

Madame de MARSILLANE.
Pourquoi ?

JULIE.
J'ai...
J'ai mes raisons. On a très mal jugé.
Son coeur, solide & sûr, dément toute apparence.
De Julie & Damis l'hymen est arrangé,
Et c'est moi qui prend leur défense.

Madame de MARSILLANE.
Dès qu'il est votre protégé,
Clitandre pour Lucile aura la préférence.
Oui; mais je voudrais bien vous épouser avant :
Ma fille sans cela tâtera du couvent ;
Car voyez-vous ! je fais grand cas du mariage.

JULIE.
Eh bien ! je pense comme vous.

Madame de MARSILLANE.
Oui ! mais la différence d'âge
Ne sera-t-elle pas un obstacle entre nous ?

JULIE.
Je vous en aimerai mille fois davantage,
La raison & l'amour me feront votre époux.

DUO.
La flamme de la jeunesse
N'est que l'éclair du plaisir.

Madame de MARSILLANE.
A mon âge la tendresse
Est le talent de jouir.

JULIE.
A votre âge la tendresse
Est le talent de jouir.

ENSEMBLE.
La flamme de la jeunesse, &c.

JULIE.
Je veux que vous donniez votre fille à Clitandre.

Madame de MARSILLANE.
Dès que vous l'estimez, il deviendra mon gendre.

JULIE.
Madame la Comtesse heureusement pour moi
A pour passer un bail fait venir un Notaire,
Elle va revenir bientôt pour cette affaire,
Et nous profiterons... Mais le voici, je crois....

 

Scène VI.

Madame de MARSILLANE, JULIE, LE NOTAIRE.

LE NOTAIRE.
J'apprends en arrivant une étrange nouvelle :
Madame la Comtesse ici me mande exprès,
On dit qu'elle n'est pas chez elle ;
Je repars à l'instant ; mes chevaux sont tout prêts.

Madame de MARSILLANE.
Non, vous nous êtes nécessaire.
Il ne faut pas tant vous presser,
Et vous avez ici plus d'un acte à passer.

LE NOTAIRE.
Il ne faut pas que je diffère.

TRIO.

Madame de MARSILLANE.
Demeurez, Monsieur le Notaire.

JULIE.
Il faut terminer notre affaire.

Madame de MARSILLANE.
Un mariage vaut bien meiux.

JULIE.
Un mariage est plus joyeux.

Madame de MARSILLANE.
Demeurez, Monsieur le Notaire.

JULIE.
Il faut terminer notre affaire :
Non, non, vous ne partirez pas.
Demeurez, Monsieur le Notaire,
Il faut terminer notre affaire.

Madame de MARSILLANE & JULIE.
Reposez-vous de votre lassitude.
Prenez soin de votre santé.

LE NOTAIRE.
Ne m'arrêtez pas,
Vous ne savez pas
Tous mes embarras.
Je n'ai pas pour une affaire,
On m'attend pour un inventaire :
J'ai quatre Testaments à faire ;
La Sûreté d'un Légataire,
Un remboursement nécessaire ;
En pareil cas, en pareil cas,
Jamais on ne diffère ;
Ne m'arrêtez pas,
Vous ne savez pas
Tous mes embarras,
On me presse pour dix Contrats
De rente viagère ;
Un décret volontaire
D'une maison bâtie à neuf.
Cinq Baux de trois, six, neuf,
Moi qui suis valétudinaire,
Je succombe, je suis las.
Ne m'arrêtez pas, &c.

J'avais la chaise la plus rude,
Cent fois près d'être culbuté.

LE NOTAIRE.
Je suis tout grelottant, & je crains l'air du soir,
Je voudrais promptement me chauffer & m'asseoir.

Madame de MARSILLANE.
Voilà certainement un rare personnage.

JULIE.
N'oubliez pas Clitandre au moins.

Madame de MARSILLANE.
J'ai donné ma parole, en faut-il davantage ?

LE NOTAIRE.
Pressons-nous.

Madame de MARSILLANE.
Volontiers, Monsieur ; c'est mon usage.

(A Julie, en sortant.)

Pour hâter nos plaisirs, je vais donner mes soins.

(Elle sort avec le Notaire.)

 

Scène VII.

JULIE, seule.
Je ne puis mieux servir, moi, Clitandre & Lucile.
Quel plaisir ! je m'amuse en me rendant utile.
A leurs dépens partout je voudrais rire un peu :
Inquiéter l'amour, c'est ranimer son feu.

ARIETTE.
L'amour tourne à son avantage
Les craintes des jeunes amants.
On est plus tendre & moins volage,
On sent mieux le prix des moments  :
Au travers même d'un nuage,
On voit briller de doux instants ;
Et les alarmes du bel âge
Sont les orages du printemps.

(A la fin de cette Ariette, la nuit est des plus obscures.)

Mais déjà la nuit est profonde.
La Comtesse avec tout son monde
Ne peut pas tarder à venir.
Voyons si tout est prêt...(*) mais... chut, j'entends ouvrir...
Ceci m'annonce du mystère.
Restons un peu pour découvrir...

(*) Elle entend ouvrir la fenêtre du balcon.

 

Scène VIII.

LUCILE, sur le balcon, CLITANDRE, JULIE.

LUCILE.
Ma mère en grand secret entretient un Notaire.
Ciel ! pour me marier m'amène-t-elle ici ?
Mon coeur craint d'en être éclairci.

ARIETTE.
Pourquoi faut-il qu'on s'oppose
Au doux penchant de nos feux
La contrainte qu'on impose,
Rend l'amour plus dangereux.
On veut que l'on soit fidèle
A qui tourmente nos jours !
On veut que l'on soit cruelle
Pour l'objet qui plaît toujours !
Pourquoi faut-il qu'on s'oppose
Au doux penchant de nos feux ?
La contrainte qu'on impose
Rend l'amour plus dangereux.

(Pendant cette Ariette, Clitandre s'approche doucement du balcon, & Julie prête attentivement l'oreille.)

CLITANDRE.
C'est elle que j'entends mon coeur est enchanté.
Profitons de l'obscurité.

DUO Dialogué en sourdine.

CLITANDRE.
Lucile !

LUCILE.
Clitandre,
Marchez à petits pas ;
On pourrait vous entendre.

CLITANDRE.
Lucile.

LUCILE.
Parlez bas.

CLITANDRE.
C'est l'amour le plus tendre.

LUCILE.
Parlez tout bas, tout bas.

CLITANDRE.
Vous m'aimez ?

LUCILE.
Je vous aime.

CLITANDRE.
Mais, vous fuyez, hélas !

(En entendant qu'elle referme la fenêtre.)

CLITANDRE.
Quelle faiblesse extrême!
Non, vous ne m'aimez pas.
LUCILE.
Quelle imprudence extrême !
Non, vous ne m'aimez pas.

CLITANDRE.
De cette frayeur-là je ne suis pas la dupe,
Et vous craignez que ce petit Monsieur,
Portant des cheveux longs avec un air moqueur,
Ne vous épouse point ; c'est ce qui vous occupe.

JULIE, à part.
Me voilà donc en jeu.

LUCILE.
Non, non ; soyez certain
Que je ne sens pour lui que de l'indifférence ;
J'aurais à l'épouser beaucoup de répugnance.

JULIE.
Voyez pourtant ce que c'est que l'instinct.

CLITANDRE.
Ainsi, vous ne serez jamais unis ensemble ?

JULIE,
prenant le ton Provençal, & contrefaisant la voix de Madame de Marsillane.
Ma fille avec quelqu'un dans le jardin ;
Cela me surprend.

LUCILE.
Ah ! je tremble !
C'est ma mère.

JULIE.
Un enfant donne bien du chagrin,
Une fille surtout ; on se tourmente, on crie.
Lucile êtes-vous là ? Rentrez, je vous en prie :
Il est tard ; à tout âge on doit fuir le serein.
On ne me répond rien. J'ai peur qu'on ne m'échappe.

(Elle saisit Clitandre.)

Il me semble qu'on tourne... Enfin, je vous attrape.
Mais ce n'est point ma fille. Oh ! vous demeurerez,
Il faut me dire qui vous êtes.
Sur vos promenades secrètes,
Mes regards pénétrants veulent être éclairés.

CLITANDRE,
prenant Julie pour Madame de Marsillane.
Elle va m'étrangler.

JULIE.
Parlez.

CLITANDRE.
C'est moi, Madame.

JULIE.
Quoi ! c'est mon cher Guillaume ?

CLITANDRE.
Oui.

JULIE.
Mon meilleur ami ?
Mais Guillaume à présent devrait être endormi.

CLITANDRE.

ARIETTE.
Je me relève
Toutes les nuits.
Je crains qu'on n'enlève
Les fruits.
Je m'intéresse
A ma Maîtresse :
C'est mon devoir ;
Et je viens voir
Si quelque main furtive
Ne pille pas, le soir,
Le jardin que je cultive,
Et qui fait tout mon espoir.

JULIE.
Sans doute vous tirez de très grands avantages
De l'emploi qui vous est commis ?
Je crois que cependant vous n'avez point de gages ;
Vous vous contentez des profits ?

CLITANDRE, à part.
Mes secrets seraient-ils trahis ?
Je n'en puis plus douter, l'intrigue est découverte.

JULIE.
Son embarras me réjouit.

CLITANDRE.
Je n'ai plus qu'un moyen pour empêcher ma perte,
C'est de me dérober sans bruit.

JULIE.
Oh ! demeurez, Monsieur Clitandre.

CLITANDRE.
Moi, Clitandre !

JULIE.
Oui, oui ; le fait n'est pas obscur,
Et c'est votre valet qui vient de le répandre :
Je crois que cet Auteur est sûr.

CLITANDRE.
Eh bien ! Madame, eh bien ! je l'avoue.

JULIE.
Voilà de la franchise enfin ; je vous en loue.
Je sais bien ce que je ferai.

CLITANDRE.
Comment ?

JULIE.
Ce sera moi qui vous épouserai.

LUCILE, sur le Balcon.
O Ciel, l'épouser !... ah ! ma mère,
Je vous conjure du contraire ?

JULIE,
toujours contrefaisant la voix de Madame de Marsillane.
Comment ! Mademoiselle, où donc vous cachez-vous ?

LUCILE.
Si jamais vous m'avez aimée,
Que Clitandre soit mon époux ;
Je descend & je vais tomber à genoux.

 

Scène IX.

LE NOTAIRE, Madame de MARSILLANE, JULIE, CLITANDRE.

LE NOTAIRE, sans être vu.
On étouffe là-haut à force de fumée,
J'en ai les yeux perdus & je suis suffoqué.

Madame de MARSILLANE, sans être vue.
Cet homme a toujours l'ai choqué.
Vos actes ici-bas peuvent fort bien se faire.

LE NOTAIRE.
Vraiment il le faut bien, pour presser mon départ.

Madame de MARSILLANE.
Dans ce salon portez de la lumière.

(Elle paraît avec le Notaire & deux Laquais qui vont éclairer le salon où le Notaire entre pour achever ses Contrats. Dans ce moment, Julie se retire sans être aperçue.)

CLITANDRE.
Pour rompre son projet n'attendons pas plus tard.
Madame, à vos genoux je vous demande grâce.

(A Madame de Marsillane, croyant que c'est elle qui vient de lui parler.)

Madame de MARSILLANE.
Que veut donc ce garçon ? Il a les yeux troublés.

CLITANDRE.
Madame, en vérité, quelque effort que je fasse,
Je ne puis me résoudre à ce que vous voulez.

Madame de MARSILLANE.
Il a perdu l'esprit, selon toute apparence.

CLITANDRE.
Sur quoi le jugez-vous ?

Madame de MARSILLANE.
Sur quoi ? comment ! sur quoi ?

CLITANDRE.
J'agis avec franchise autant qu'avec prudence,
Lorsque je dis de bonne foi,
Que je ne puis répondre à votre amour pour moi.

Madame de MARSILLANE.
Miséricorde ! Ah ! quelle impertinence !
C'est à faire enfermer.

CLITANDRE.
Cet hymen vous offense ?
Vous venez dans l'instant de me le proposer.

 

Scène X.

LUCILE, & les Acteurs précédents.

Madame de MARSILLANE.
Contre ce garçon-là votre mère est outrée,
Ma fille.

LUCILE.
Votre fille, au désespoir livrée,
Ose vous conjurer de ne pas l'épouser.

Madame de MARSILLANE.
L'épouser ! La folie est donc universelle !

JULIE, reparaissant.
Je ne m'attendais pas au rival que voici.

LUCILE.
Ma mère, j'en aurais une peine cruelle ;
Car il m'a bien promis qu'il serait mon mari.

Madame de MARSILLANE.
Votre mari ! Guillaume ?

LUCILE.
Oui.

Mademe de MARSILLANE.
Je sens à chaque instant ma colère s'accroître.
Je vous enfermerai dès demain dans un Cloître,
Pour empêcher un pareil déshonneur.

(A Julie.)

Vous, Monsieur, vous devez prendre sa gloire à coeur,
Puisque vous serez son beau-père.

LUCILE.
Ma mère, vous prenez Monsieur pour votre époux ?

Madame de MARSILLANE.
Si vous le trouvez bon.

JULIE.
Madame votre mère
Choisit beaucoup plus mal que vous.

CLITANDRE.
Mais cependant tout à l'heure, à l'entendre...
Madame...

JULIE,
 contrefaisant la Provençale.
Voulez-vous savoir la vérité ?
C'était moi qui prenais alors la liberté
De rire à vos dépens, mon cher Monsieur Clitandre.

Madame de MARSILLANE.
Clitandre!

CLITANDRE.
Oui, c'est moi, je ne puis m'en défendre.

Madame de MARSILLANE, à Julie.
Vous contrefaites donc ma voix ?

JULIE.
Par sentiment.
C'est prouver que toujours je songe à ce que j'aime.

Madame de MARSILLANE.
Vous ne dites jamais rien qui ne soit charmant.
Clitandre, je pardonne à ce déguisement ;
J'approuve votre amour extrême.
A votre hymen, dès ce jour même,
Je donne mon consentement ;
Et nous allons ce soir nous marier tous quatre.
Monsieur le Notaire, avancez.

(Le Notaire, accompagné de deux domestiques qui portent des lumières, vient faire signer les contrats.)

JULIE, à part.
Dans un instant elle en pourra rabattre.

LE NOTAIRE.
Les deux contrats sont tous dressés.

Madame de MARSILLANE.
Allons, ma fille, allons ; signez d'abord le vôtre.

LUCILE.
Très volontiers.

CLITANDRE.
Je suis au comble de mes voeux.

Madame de MARSILLANE, à Julie.
A présent, procédons au nôtre.
Que de bon coeur je contracte ces noeuds !
J'ai signé. C'est à vous. Quoi ! vous signez, Julie !

JULIE.
Mais il le faut bien ; c'est mon nom.

Madame de MARSILLANE.
Ce n'est point là le nom d'un homme.

JULIE.
Vraiment non.
Je suis, je vous le certifie,
Belle-fille de la maison.

Madame de MARSILLANE.
Quelle méprise ! ô Ciel !

JULIE.
Consolez-vous. Mon frère
Doit arriver bientôt exprès pour cette affaire.

Madame de MARSILLANE.
Vous me trompez encor ?

JULIE.
Je suis sa caution.

Madame de MARSILLANE.
Je la récuse. Après un long veuvage,
Je ne saurais goûter un mariage
Dont vous portez la procuration.

 

Scène XI.

MATHURIN, Acteurs précédents.

MATHURIN.

ARIETTE.
Grande allégresse
Dans le hameau ;
Madame la Comtesse
Revient dans son château.

TOUS.
Ah ! la bonne nouvelle !

MATHURIN.
Elle amène avec elle
Un bien joli garçon.

Madame de MARSILLANE.
Ah ! la bonne nouvelle.

MATHURIN.
Il a la taille belle
Il a bonne façon.

JULIE.
La chose est claire,
C'est mon frère.

Madame de MARSILLANE.
C'est votre frère ?

JULIE.
Oui, c'est mon frère.

Madame de MARSILLANE.
Bon, bon, bon, bon :
Mon coeur ne fait qu'un bond ;
Je suis... je suis ravie :
Demain je me marie,
Et tout de bon.

TOUS.
Grande allégresse
Pour le hameau ;
Madame la Comtesse
Revient dans son château.
Ah ! la bonne nouvelle !
Allons au-devant d'elle,
Tout en chantant,
Tout en sautant.

 

Scène XII & dernière.

DIVERTISSEMENT.

Le Théâtre est tout à coup illuminé par des Girandoles & des Lampions. La Comptesse paraît avec le frère de Julie, & plusieurs Seigneurs & Dames. Julie présente à la Comtesse Madame de Marsillane, Lucile & Clitandre. Elle présente ensuite son frère à Madame de Marsillane. Après avoir exprimé tous leur satisfaction, ils se placent sur des Banquettes pour jouir de la Fête que l'on a préparée. Toute cette dernière scène est pantomime. Les gens du Château galamment habillés viennent en dansant  offrir des Bouquets à la Compagnie.

VAUDEVILLE.

JULIE avec le Choeur
Pour les Amants & les belles,
Toujours malin & rusé,
Sous mille formes nouvelles,
On voit l'amour déguisé.

(Seule, montrant Clitandre.)

Changeant l'épée en serpette,
Monsieur se fait Jardinier,
Pour cultiver en cachette
Quelque rosier printanier.

CHŒUR.
Pour les Amants & les belles, &c.

CLITANDRE.
Pour se cacher de sa mère,
Qu'il blessa d'un de ses traits,
L'Amour, en quittant Cythère,
De Lucile a pris les traits.
Pour cette fois je vous jure
Que c'est un mal avisé :
Sous cette aimable figure,

(Montrant Lucile.)

L'Amour n'est pas déguisé.

LUCILE.
Je me cachais à moi-même
Le doux penchant de mon coeur ;
Mais tout trahit, quand on aime ;
L'Amour est toujours vainqueur.
Quand on est sincère & tendre,
De feindre il n'est pas aisé ;
Non, mon coeur pour vous, Clitandre,
Ne peut être déguisé.

JULIE, au Public.
On a banni la franchise,
Rien ne paraît dans son jour :
Aujourd'hui tout se déguise,
La Ville imite la Cour :
Mais notre zèle sincère,
Messieurs, n'est point supposé ;
Lorsque l'on cherche à vous plaire,
Le coeur n'est point déguisé.

(Des Provençaux forment une Entrée, & le Divertissement se termine par un Ballet général.)