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Zénéïde
Comédie,
En un Acte, en Vers, avec un Divertissement.

Représentée pour la première fois (à la suite de la tragédie de Mithridate) par les Comédiens du Roi,
 le Lundi 13 Mai 1743.

Livret de Cahusac




 

 



 


 

Acteurs

LA FÉE.

ZÉNÉÏDE.

GNIDIE.

OLINDE.

 

Zénéïde

 

Scène Première.

LA FÉE, ZÉNÉÏDE.

LA FÉE.
Vous voilà, Zénéïde, un peu dédommagée,
De la retraite où vous vivez ici.
Mais d'où naît le nouveau souci,
Où votre âme paraît plongée ?
Je vous ai transportée en des lieux embellis,
Par l'Art, la Nature & les Grâces :
Et cependant dans vos yeux attendris,
D'une vive douleur je retrouve les traces ?...
Vous soupirez ? Avouez franchement,
Que la Fête à vos yeux avait quelque agrément.
Le Bal vous amusait ; ce Palais vous ennuie.

ZÉNÉÏDE.
Fée aimable, il est vrai ; tous ces nouveau objets,
Avaient pour moi quelques attraits :
Mais je vous ai d'abord suivie.

LA FÉE.
J'en conviens, mais en soupirant,
Vous regardiez, en le quittant,
Avec des yeux de désir & d'envie,
Ce bal pour vous trop attrayant...
Zénéïde, je vois votre âme toute nue ;
J'y lis des secrets dangereux,
Qui se dérobent à vos yeux,
Et qui ont frappé ma vue.

ZÉNÉÏDE, troublée.
O Ciel ! Qu'ai-je donc fait de mal ?
Auprès de voius j'ai vu le Bal,
Sur le Gradin, où vous m'aviez placée.
C'est tout, je crois...

LA FÉE.
Et cet air de courroux,
Que vous m'avez montré, quand je vous ai forcée
De garder ce masque jaloux,
Qui malgré la foule empressée,
Des curieux qui rôdaient près de nous,
Et plus encore malgré vous,
Aux regards vous tenait cachée ?

ZÉNÉÏDE.
IL est vrai, vous m'avez fâchée...
Et la chaleur du Bal...

LA FÉE.
Vous ne la sentiez plus,
Quand pour cette raison j'ai voulu disparaître.

 ZÉNÉÏDE, vivement.
Mais pourquoi ces soins superflus ?
Pourquoi refusez-vous de me faire connaître ?
Je vous dois tout ; & je ne vis jamais,
Ceux de qui le Ciel m'a fait naître :
C'est de votre pouvoir que je tiens mes attraits.
Puis-je trop chérir vos bienfaits ?
M'en parer, c'est les reconnaître.

LA FÉE.
Et vos voeux seraient satisfaits,
Si vous aviez fait voir cette reconnaissance,
A ce jeune inconnu, dont l'aimable présence ?...

ZÉNÉÏDE.
Oh ! Madame, je sais son nom.

LA FÉE.
Sait-il le vôtre ; & de quelle façon
Ma tendresse a pris soin d'élever votre enfance ?

ZÉNÉÏDE.
Il m'a tout demandé ; mais avec tant d'instance...

LA FÉE.
Que vous avez tout dit ?

ZÉNÉÏDE.
Olinde est si pressant,
Il me priait si tendrement,
Qu'il a vaincu ma résistance.
Mais j'ai mal fait peut-être ?

LA FÉE.
Il est donc à vos yeux,
Bien intéressant, bien aimable ?

ZÉNÉÏDE.
Madame, il et charmant.

LA FÉE.
Peut-être dans ces lieux,
Il s'est montré sous un jour favorable :
Et si vous le connaissiez mieux....

 ZÉNÉÏDE.
Il me plairait davantage.
Bien d'autres m'ont parlé ; mais leur air, leur langage,
Leur gaîté, leur ton, & leurs soins,
Leur empressement à me plaire,
Ont justement fait le contraire.
Ils avaient tant d'esprit...

LA FÉE.
Olinde en a-t-il moins ?

ZÉNÉÏDE.
Je ne sais (car je suis sincère)
Mais avec lui je croyais en avoir.
Quand je parlais, ses yeux me faisaient voir,
Qu'il goûtait un plaisir extrême.
Tous le autres de bonne foi,
Me paraissaient contents d'eux-mêmes ;
Lui seul ne l'était que de moi.

LA FÉE.
Je le vois, il est temps de rompre le silence ;
Votre sort va se déclarer.
On peut souvent par la prudence
Des Astres corriger la maligne influence,
L'éviter ou la réparer.
Et si votre bonheur n'est pas en ma puissance,
Je dois au moins vous éclairer.
Dans un moment Olinde va paraître.

 ZÉNÉÏDE.
Quoi, Madame, dans ce Palais ?...
Quoi, tout à l'heure je verrais ?...

LA FÉE.
Il vous verra trop tôt peut-être.
Zénéïde, vous ignorez
Que ce penchant qui vers lui vous entraîne,
En le quittant cette cruelle peine,
Ce plaisir à le voir que vous vous figurez,
Tout ce que vous craignez, ce que vous désirez,
Est le premier accès d'une passion vive
Dont votre âme tendre & naïve
Brûlera tant que vous vivrez.
L'amour, dans votre coeur, en un mot vient d'éclore.

ZÉNÉÏDE.
L'amour ! Serait-ce un mal ? Est-ce un bien ? Je l'ignore.

LA FÉE.
Il peut causer le malheur de vos jours.

ZÉNÉÏDE.
Vraiment ma frayeur est extrême.

LA FÉE.
Mais si votre Olinde vous aime
D'un amour qui dure toujours,
Comptez sur un bonheur suprême
Dont rien n'altérera le cours.

ZÉNÉÏDE.
Mais en ce cas l'Amour n'est pas si redoutable ?

LA FÉE.
Vous savez, je le vois, que vous êtes aimable.

ZÉNÉÏDE.
Eh mais... Peut-être Olinde m'aimera.

LA FÉE.
Puisqu'il est homme, il changera.

 ZÉNÉÏDE.
Ah ! Je n'en doute point, je serai malheureuse.
Je ne saurai jamais changer.

LA FÉE.
Ce n'est pas tout. Une loi rigoureuse
Menace vos jours d'un danger
Dont tout mon art ne peut vous dégager.
Apprenez des secrets que je ne dois plus taire.
Dès que vous reçûtes le jour,
J'accourus ; je vous vis avec des yeux de Mère ;
Et trop aveugle en mon amour,
D'un préjugé fatal suivant l'extravagance,
Pensant en femme enfin, je crus que la beauté
Pour notre sexe était le bien par excellence,
La suprême félicité.
Ainsi j'épuisai ma puissance,
Pour vous douer de tous les vains attraits
De la plus brillante figure.
Tour mon art me servit pour embellir vos traits ;
J'abandonnai le reste à la nature.
La fée Urgande en ce moment parut :
Mon âme à son aspect s'émut ;
Ses regards menaçants m'annonçaient sa colère.
"Tu connaîtras un jour comme l'on doit aimer,
(Me dit-elle d'un ton sévère)
Par mes respects je crus en vain la désarmer.
Elle approche de vous, vous touche, vous embrasse ;
J'ignore si c'était ou faveur, ou disgrâce,
Qu'Urgande alors versait sur vous ;
Mais par les maux dont elle vous menace,
Je dois juger de son courroux.

ZÉNÉÏDE.
Je tremble. Achevez, je vous prie,
Quels malheurs ai-je à redouter ?
Olinde, aurais-je à craindre pour ta vie ?

LA FÉE.
Voici ses propres mots ; je vais le répéter.
Zénéïde, tu seras belle ;
Mais crains l'Amour : s'il blesse un jour ton coeur,
Ta beauté deviendra laideur
Si tu ne plais à ton amant sans elle.

ZÉNÉÏDE.
O Ciel ! Je deviendrais ?...

LA FÉE.
Oui, laide à faire peur.

ZÉNÉÏDE.
Olinde me trouverait laide !
Ah ! Qu'il ne vienne point ; je mourrais de douleur.

LA FÉE.
Au pouvoir de la Fée il faut que le mien cède.
Et puisqu'Olinde vous a plu,
Il faut le voir, &, s'il se peut, lui plaire,
Comme Urgande l'a résolu.
Sur votre amour surtout ayez soin de vous taire.
Pour le projet que j'ai conçu
C'est le point capital.

ZÉNÉÏDE.
Et le plus difficile.
Car enfin, s'il m'aimait, pourrais-je lui celer ?...
Je ne sais point dissimuler,
Ma bouche garderait un silence inutile,
Et malgré moi mes yeux sauraient parler.

LA FÉE.
Et la laideur ?

ZÉNÉÏDE.
Vous me faites trembler.
Instruisez-moi ; que faut-il que je fasse ?

LA FÉE.
Eh mais... Votre état m'embarrasse.
Les hommes sont si dangereux !
Il est si malaisé d'en trouver un sincère !
Tel qu'il le paraît à nos yeux
N'est qu'un fourbe qui cherche à plaire
Avec des dehors spécieux.
Le caprice règle leurs voeux,
Ou la vanité les fait naître.
Volages, Ingrats, Orgueilleux,
Le coeur préfère au plaisir d'être heureux,
Le faux honneur de le paraître ;
Et le plus modeste d'entre eux
Sur cet article est Petit Maître.

ZÉNÉÏDE.
Que c'est penser bien faussement !
Si je jouissais du plaisir d'être aimée,
Je saurais renfermer ce secret important
Entre mon coeur & mon Amant.
Mais hélas mon âme alarmée,
A d'autres soins doit se livrer
Non, je ne dois plus espérer
Un bonheur qui m'aurait charmée.

LA FÉE.
Pourquoi non ? Il est un moyen.

ZÉNÉÏDE, vivement.
Un moyen ! Quel est-il ?

LA FÉE, malignement.
J'aurais quelque espérance
Si par hasard Olinde pensait bien,
La chose serait rare & passe l'apparence :
Elle est possible cependant
On a vu quelque fois la nature propice
Faire par un heureux caprice
Des miracles en se jouant,

ZÉNÉÏDE.
S'il pensait bien enfin...

LA FÉE.
Il ne vous a point vue,
Le masque a voilé vos attraits,
Et cependant son âme s'est émue ?
Par ses adieux, par ses regrets,
J'ai vu combien pour vous elle était prévenue.

ZÉNÉÏDE.
Je m'en était aussi bien aperçue,
D'ailleurs, ce qu'il m'a dit tout bas...
Tous les hommes n'ont point cet air tendre & timide.

LA FÉE.
A nous tromper ils trouvent tant d'appas,
Que ce plaisir est le seul qui les guide.

ZÉNÉÏDE, vivement.
Tenez, s'il en est un qui ne soit point perfide,
Je gagerais qu'Olinde ne l'est pas.

LA FÉE.
Eh bien, éprouvons sa tendresse.
Gardez-vous de lui découvrir
Combien pour lui votre coeur s'intéresse.
Et cependant pour obéir
Aux ordres absolus d'Urgande,
A votre amant cachez votre beauté.
Tâchez de l'enflammer comme elle le commande,
Que le masque avec fermeté
Dérobe à ses regards....

 

Scène II.

GNIDIE, en habit négligé, LA FÉE, ZÉNÉÏDE.

GNIDIE.
Zénéïde.... (A la Fée) Ah ! Madame,
Pardonnez-moi... Je ne vous voyais pas.

LA FÉE.
Qu'avez-vous donc ? D'où naît cet embarras ?

GNIDIE.
Rien n'est égal au trouble de mon âme.
J'ai vu dans les Jardins... Son air est enchanteur....
Dieux ! Que sa figure est jolie !
Vous m'accusez peut-être de folie...
Mais je l'ai vu, vous dis-je, & j'en crois bien mon coeur.

LA FÉE.
Qui donc avez-vous vu, Gnidie ?

GNIDIE.
Un jeune homme charmant. Faut-il le répéter ?

ZÉNÉÏDE, à la Fée.
Ah ! C'est lui ; je n'en puis douter.

LA FÉE, à Gnidie.
Et vous aurait-il aperçue ?

GNIDIE.
Je me flatte bien qu'il m'a vue ;
Mais je n'oserais l'assurer.
Il était encor loin... j'étais si négligée...
J'ai fui pour aller me parer.
Si j'eusse été mieux arrangée...

LA FÉE.
J'entends ; vous auriez pris grand soin de vous montrer ?

GNIDIE vivement.
Pour le revoir je vais me préparer.

(A Zénéïde.)

Si je prenais l'habit & la coiffure
Que je portais lorsqu'on fit mon portrait ?
Je préfère cette parure.

(A la Fée.)

Elle est de votre goût et me sied tout à fait.
Adieu ; je vole à ma Toilette.

 

Scène III.

LA FÉE, ZÉNÉÏDE.

ZÉNÉÏDE très vivement.
Ah ! Madame, elle lui plaira.
Défendez-lui...

LA FÉE.
Quoi, ma fille, déjà
Un soin jaloux vous inquiète ?
Rassurez-vous.

ZÉNÉÏDE, avec dépit.
Sans ce magnifique importun...
Ou si Gnidie en avait un
Je ne la redouterais guère :
Mais elle est belle ; et elle voudra lui plaire ;
Olinde verra ses appas...

LA FÉE.
Qu'importe s'il vous aime ?

ZÉNÉÏDE.
Il peut changer pour elle.

LA FÉE.
Aux ordres d'Urgande, en ce cas,
Il est aisé d'être fidèle.
Vous serez belle, au moins.

ZÉNÉÏDE.
Et s'il ne m'aimait pas,
Que m'importerait d'être belle ?

LA FÉE.
J'entends du bruit.

ZÉNÉÏDE.
Le coeur me bat. C'est lui.

(A la Fée.)

Quoi ! Vous m'abandonnez ;

LA FÉE.
Il vient. Soyez prudente.
Vous m'entendez.

 

Scène V.

 ZÉNÉÏDE, seule, en remettant son masque.
Hélas ! Je craignais aujourd'hui
De le revoir trop tard au gré de mon attente ;
Et maintenant inquiète, tremblante...

 

Scène IV.

OLINDE, ZÉNÉÏDE.

OLINDE.
Je la revois !... Zénéïde, c'est vous ?
Que ce moment est flatteur pour ma flamme !
Je soupirais après un bonheur aussi doux ;
Et je sentais vers vous voler mon âme.

ZÉNÉÏDE à part.
Tout ce qu'il dit, je le ressens.

OLINDE.
Mais quoi ! Pour prix d'une ardeur aussi tendre,
Vous détournez de moi ces regards si touchants ;
Vous ne paraissez pas m'entendre.

ZÉNÉÏDE.
Pardonnez-moi, je vous entends.

OLINDE.
Que vois-je ? O ciel ! ce masque insupportable
A mon amour encor dérobe vos attraits !
Eh ! Ne dois-je vous voir jamais
Que sous un voile impénétrable ?

ZÉNÉÏDE.
Hélas ! j'en suis fâchée ; & je désirerais
Vous voir avec moins de mystère ;
Mais...

OLINDE.
Eh bien ?

ZÉNÉÏDE.
Oh ! Je sais me taire.

(A part, faisant un mouvement pour sortir.)

Il faut le fuir ; je me perdrais.
Avec trop de plaisir je sens que je l'écoute.

(A Olinde.)

Olinde, laissez-moi. Par une feinte ardeur
Vous voulez me tromper, sans doute.

OLINDE.
Moi vous tromper ?

ZÉNÉÏDE.
La Fée a, par bonheur,
Eu l'attention de m'instruire.
Ce désir curieux, ce langage flatteur,
Sans elle auraient pu me séduire...
Encore un coup, Olinde, laissez-moi.
Je sais que l'homme le plus sage,
Est ingrat, perfide, ou volage ;
Et vous me manqueriez de foi.

OLINDE.
Ah, Zénéïde, quel langage !
Un tel soupçon m'accable de douleur.
On connaît peu les hommes à mon âge ;
Mais croyez-en mon témoignage,
Ils vous ont été peints avec trop de rigueur.
Les vices ne sont point leur unique apanage ;
Quelques vertus parlent en leur faveur ;
Et la confiance au moins doit être leur partage,
Si je juge d'eux par mon coeur.
Daignez donc me rendre justice ;
Arrachez ce masque odieux ;
A mes désirs soyez enfin propice.
Zénéïde, ces traits qui combleraient mes voeux,
S'ils étaient offerts à mes yeux,
Par vos refus son mon supplice.
Est-ce par haine, ou par caprice,
Que vous me rendez malheureux ?

ZÉNÉÏDE portant la main à son masque.
(A part.)

Je cède à son ardeur extrême.

(Retirant sa main avec précipitation.)

S'il me trompait !... S'il se trompait lui-même !...

OLINDE.
Que vois-je ? Ce trouble flatteur
Vous parle-t-il en ma faveur ?

ZÉNÉÏDE.
(A part les deux premiers vers.)

Je ne sais où je m'en fuis, & ma raison s'oublie.
Ah, s'il s'apercevait !... Me serais-je trahie ?

(A Olinde.)

Je ne vous aime pas, au moins.

OLINDE.
Je ne le vois que trop, ingrate,
Je vous déplais ; vous rejetez mes soins !...

ZÉNÉÏDE.
Que dites-vous ?

OLINDE.
Mon désespoir vous flatte,
Vous me le faites trop sentir.
Oui, vous me haïssez... Eh bien, il faut vous fuir.

ZÉNÉÏDE.
Mais je ne vous hais point ; je le sais bien, peut-être.

OLINDE.
Par mon amour laissez-vous donc fléchir.

ZÉNÉÏDE, à part.
De mon secret, mon coeur n'est plus le maître.

(A Olinde.)
Olinde, vous m'aimez ?

OLINDE.
Pouvez-vous en douter ?

ZÉNÉÏDE.
Prouvez-le moi par votre obéissance.

OLINDE.
Commandez, je puis tout tenter.

ZÉNÉÏDE.
Je dois cacher mes traits et garder le silence.

OLINDE.
Ah ! Zénéïde, voulez-vous
Désespérer un coeur qui vous adore ?
Pourquoi voiler vos appas les plus doux ?
Pourquoi ce masque que j'abhorre,
Quand l'Amour seul est en tiers avec nous ?

(Il se met à genoux.)

Je vais mourir à vos genoux,
Si je n'obtiens la faveur que j'implore.

ZÉNÉÏDE.
Ah !

OLINDE.
Ce soupir est-il favorable à mes feux ?
Montrez-vous, & je suis heureux ;
Cédez à mon impatience.

ZÉNÉÏDE, à part.
Hélas ! S'ils sont tous si pressants,
Contre eux, de quel secours peut être la prudence ?

OLINDE.
Ma chère Zénéïde !...

ZÉNÉÏDE.
Olinde !... Ah, quels moments !

OLINDE.
Qu'ils seraient doux pour moi sans votre résistance !

(Il se lève pour lui ôter son masque.)

Ah ! Permettez...

ZÉNÉÏDE.
Non, je vous le défends.

OLINDE, continuant.
O Ciel ! Quelle injuste défense !

ZÉNÉÏDE, en se défendant.
Olinde, finissez.

OLINDE, avec plus d'ardeur.
Mes feux sont trop ardents
Pour cet effort d'obéissance.
Je meurs des transports que je sens.

ZÉNÉÏDE, vivement.
C'en est trop ; arrêtez, ou craignez ma colère.

OLINDE.
Quoi ? Ne peut-il m'être permis ?...

ZÉNÉÏDE.
J'ai le courage nécessaire
Pour me cacher, & pour me taire,
Quand vous cessez d'être soumis.

OLINDE.
Vous le voulez ; malgré moi j'obéis :
Mais j'entrevois le fond de ce mystère.

ZÉNÉÏDE.
Qu'entrevoyez-vous ?

OLINDE, à part.
Piquons sa vanité.

ZÉNÉÏDE.
Parlez.

OLINDE.£
Puisque je suis forcé d'être sincère...
On ne se cache point quand on a de quoi plaire.

ZÉNÉÏDE, piquée.
Ainsi vous augurez fort mal de ma beauté ?

OLINDE.
Mais sans le croire... Je soupçonne....

ZÉNÉÏDE.
Fort bien ; j'entends cette sincérité.

(A part.)
Ah, si j'osais !... Mais non : du moyen qu'il me donne
Profitons pour sonder les replis de son coeur.

(Haut.)
Votre soupçon n'est que trop véritable.
Olinde, à cet aveu vous forcez ma candeur.
Il est trop vrai pour mon malheur
Que mes traits n'ont rien d'agréable.
Voilà tout mon secret.

OLINDE.
Non, je ne vous crois pas.
Mon coeur me parle ; il me peint vos appas ;
Et c'est lui seul que je veux croire.

ZÉNÉÏDE.
Vos soupçons...

OLINDE.
J'espérais de vaincre vos refus,
En intéressant votre gloire.

ZÉNÉÏDE.
Ils sont fondés

OLINDE.
N'en parlons plus ;
Ils étaient feints ; perdez-en la mémoire.

ZÉNÉÏDE.
Ils n'ont pour moi rien d'offensant.
La beauté me rendrait peu vaine :
C'est une fleur qui flatte, & qui plait un instant,
Mais qui périt presque en naissant ;
Et ma laideur ne me fait point de peine.

OLINDE.
Ah ! Vous avez beau dire, & je ne vous crois point :
Non, la femme la plus sincère
Ne le fut jamais sur ce point.
La plus laide croit le contraire.
Vous êtes belle, & très sûre de plaire ;
Votre miroir vous l'a dit trop souvent :
J'en jurerais, s'il était nécessaire,
Sur votre discours seulement.

ZÉNÉÏDE.
Votre obstination m'excède.
Je me connais, apparemment,
Et je vous dis que je suis laide.
Plus de dispute, ou... Je me fâcherai.

OLINDE.
Vouis m'y forcez ; eh bien, je vous croirai.

ZÉNÉÏDE.
(A part.)
Vous me croirez ! Il le pense le traître !

(A Olinde, timidement.)
Et ce amour, qu'avait fait naître
Un vain fantôme de beauté
Dont votre coeur s'était flatté
Avant que de me bien connaître,
Apparemment va disparaître
Avec l'erreur qui l'avait enchanté ?

OLINDE.
Non. Mon amour sera toujours le même.
Vous voulez en vain m'alarmer.
Fussiez-vous laide... Je vous aime,
Et je ne cesserai jamais de vous aimer.

ZÉNÉÏDE.
Quoi ! Si j'étais d'une laideur extrême...

OLINDE.
Mais vous ne l'êtes point.

ZÉNÉÏDE.
Enfin si je l'étais !

OLINDE.
Je sens que je vous aimerais.

ZÉNÉÏDE.
(A part.)
Je jouis d'un bonheur suprême.

(A Olinde.)
Olinde, est-il bien vrai ? Ne vous trompez-vous pas ?
D'un tel effort un homme est-il capable ?

OLINDE.
Soit que le masque favorable
Vous prête à mes yeux des appas,
Soit qu'il couvre un visage aimable ;
Par un penchant insurmontable
Auprès de vous je me sens arrêté.
Ce sont de voix, cette ingénuité,
Vos grâce, votre esprit, ce sourire agréable,
Ces regards, qui malgré ce masque m'accablent,
Portent le sentiment jusqu'au fond de mon coeur,
Me font trop éprouver que leur appas vainqueur,
Même sans la beauté, vous rendrait adorable.

ZÉNÉÏDE.
C'en est assez ; je suis dans un ravissement...
Olinde !... O Ciel ! Quelle est ma joie !
Je vais retrouver la Fée ; il faut que je la voie...
Olinde, attendez un moment.

OLINDE.
Ah ! Permettez-moi de vous suivre.

ZÉNÉÏDE.
Non : demeurez ; je reviens à l'instant.

(Elle sort.)

(Au fond du Théâtre, avant de sortir.)
Ne vous en allez pas, au moins.

 

Scène VI.

OLINDE, seul.
Ah quel tourment !
Dans cet état je ne saurais plus vivre.
Est-il bien vrai qu'elle ait dit son secret ?
Serait-elle laide en effet ?
Qu'importe après tout ? je l'adore...
Pourvu qu'elle m'aime à son tour...
Je lui ferai garder le masque tout le jour...
Mais quelqu'un vient... Est-ce Vénus, ou Flore ?

 

Scène VII.

GNIDIE, OLINDE.

GNIDIE, à part.
C'est lui-même : approchons, qu'il puisse voir mes traits.

OLINDE, à part.
Quelle parure, & quels attraits !
Que cet ajustement sied bien à son visage !...
Zénéïde sans ces apprêts
Me plait cependant davantage.

(A Gnidie.)
On doit goûter ici le bonheur le plus doux,
On doit y rencontrer tous les plaisirs ensemble,
Si les objets divers que la Fée y rassemble,
Sont aussi charmants que vous.

GNIDIE.
Vous me trouvez donc bien ? Ah, que cet homme est aimable !
Croiriez-vous que dans ce séjour
Personne ne m'a encor dit rien de semblable ?

OLINDE.
On est donc peu galant ?

GNIDIE.
Et fort peu véritable.
La Fée a seulement des femmes à sa Cour :
Elles me contrôlent sans cesse.
Vénus viendrait qu'elles se croiraient mieux.
Un rien aigrit leur esprit envieux,
Et quelque chose en moi toujours les blesse.
Je leur rends bien aussi tendresse pour tendresse,
Et je les juge à la rigueur.
Sur ce point-là je n'ai point de scrupules.
Par leur figure, ou leur humeur,
Je les vois toutes, par bonheur,
Sottes, laides, ou ridicules ;
Et je les hais de tout mon coeur.

OLINDE.
(A part.)
Le charmant naturel ! Elle ressemble aux autres ;
Elle est, de plus, de bonne foi.

(A Gnidie.)
Mais dans ce Palais, dites-moi,
Ne voyez-vous de charmes que les vôtres ?
N'est-il point quelque objet que vous puissiez louer ?

GNIDIE.
Mais j'y vois tant de monde ; & d'ailleurs je suis bonne....
Je suis pourtant contrainte d'avouer
Que je n'y rencontre personne
Dont les défauts frappent mes regards.
La Fée est, par exemple, injuste, impérieuse ;
Pour nous à tous moments elle manque d'égards.
Floride que l'on vante, est belle, généreuse ;
Et sa taille majestueuse
Au premier abord éblouit :
Mais la voit-on de près, bientôt le charme fuit.
Un dehors apprêté cache un âme orgueilleuse ;
Son ton robuste, choque, aigrit ;
Elle est méchante, ingrate, dédaigneuse ;
L'impertinence, en un mot, l'enlaidit.
Ainsi des autres. La Nature
Des milles attraits en vain les embellit :
Elles déparent leur figure
Par les travers de leur esprit.

OLINDE.
Votre pinceau ne flatte guère.

GNIDIE.
Il est moins malin que sincère.
Je peins d'après l'original.

OLINDE, avec timidité.
Et Zénéïde ?

GNIDIE.
Eh mais... elle est en droit de plaire.
Je la trouve assez bien ; son esprit est égal ;
Elle a d'ailleurs un fort bon caractère.

OLINDE, à part.
Elle est laide ; la chose est claire,
Puisqu'elle n'en dit point de mal.

(A Gnidie.)
Vous l'aimez donc beaucoup.

GNIDIE.
Oui, tout le monde l'aime.

OLINDE, à part.
Voilà du moins mon goût justifié.

GNIDIE.
La Fée a pour nous deux des moments d'amitié.
Sa bonté pour lors est extrême.
Peindre & broder son ses amusements.
Elle a voulu dans un de ses moments,
Faire mon portrait elle-même.
Il est vraiment joli. Les Ornements surtout...
Je vous le ferai voir. Je vous crois de bon goût.
Eh bien, dans ce Palais, soit basse jalousie,
Ou défaut de discernement,
La seule Zénéïde, oui, seule exactement,
Fut assez juste, ou bien assez polie,
Pour me trouver encore plus jolie
Que ce portrait qu'on vantait tant.

OLINDE.
Sans doute elle fut juste autant que bonne amie :
Et pour peu qu'il soit ressemblant...

GNIDIE.
Oh ! ce n'est pas en beau qu'il me ressemble.
Je vous l'ai dit. Vous le verrez ;
Comme elle vous en jugerez.
Nous nous trouverons quelqu'autre fois ensemble.
Mais je vous prie, êtes-vous seul ici ?
Nous n'allons que par compagnie :
Apparemment les homme vont ainsi ?
Où sont vos compagnons ? (A part.) Il me trouve jolie.
Il auront de bons yeux aussi.

OLINDE, à part.
Ah ! quel fonds de coquetterie !

(A Gnidie.)
Je suis arrivé seul.

GNIDIE.
Quoi, seul dans ce Palais ?

OLINDE.
Oui, seul. Cela vous mortifie ?
Pour la gloire de vos attraits
C'est trop peu que mon suffrage ?

GNIDIE.
Je ne dis pas cela ; mais enfin, je voudrais...

OLINDE.
Forcer tout à vous rendre hommage ?

GNIDIE.
La Fée approche : adieu. Je vous quitte à regret.

(A part.)
Je vois qu'il me trouve charmante.
Courons à Zénéïde apprendre ce secret ;
J'en veux faire ma confidente.

 

Scène VIII.

OLINDE, seul.
Que Zénéïde est différente !
Les qualités du coeur sont les seuls vrais trésors :
Sans elles, la beauté du coeur cesse d'être piquante;

 

Scène IX.

LA FÉE, OLINDE.

LA FÉE, en entrant.
J'ai pour un temps retenu ses transports.
Je veux le voir moi-même, avant qu'elle s'expose...

OLINDE.
De mes chagrins vous connaissez la cause.
Le pouvoir de votre Art sans doute dans mon coeur
Vous fait lire comme moi-même.
Vous voyez mon amour est extrême.
J'attends de Zénéïde & de vous mon bonheur.

LA FÉE.
Je vous ai transporté dans ce séjour aimable
Dans le dessein de vous unir tous deux.
Espérez tout, si d'un amour durable
Vous sentez les sincères feux.

OLINDE.
Quoi ! je pourrais me flatter d'être heureux....

LA FÉE.
J'ignore si pour vous son âme s'intéresse.
Il me suffit, pour vous unir,
De connaître votre tendresse.
Zénéïde est bien née, & saura m'obéir.

OLINDE.
Ah ! Madame, qu'osez-vous dire ?
Sa main est le seul bien que mon âme désir,
Mais de votre Pouvoir (en dussé-je périr)
Je n'attends point le bonheur où j'aspire.
Ce n'est que de son coeur que je veux l'obtenir.

LA FÉE.
J'aime à trouver en vous cette délicatesse.
Mais examinez-vous. Parlez-moi franchement.
Zénéïde a de la jeunesse,
Des grâces, de l'esprit, beaucoup de sentiment ;
Mais voilà tout ; & sa laideur est telle...

OLINDE.
Elle est donc laide, absolument ?

LA FÉE.
Oui: je vous en ferais un Portrait infidèle
Si je la peignais autrement.

OLINDE.
Avec de si beaux yeux peut-on n'être pas belle !

LA FÉE.
Mais d'où naît cet étonnement ?
Sur ce point, elle a dû vous parler sans mystère.

OLINDE.
Ah ! je ne sais. Mon amour se flattait...
J'espérais qu'elle me trompait.
Sur sa laideur êtes-vous bien sincère ?

LA FÉE.
Vous en serez sans doute révolté.

OLINDE.
Non. Ses grâces, son caractère,
M'ont séduit ; j'en suis enchanté.
Et dans le fonds, la solide Beauté
N'est autre que le Don de plaire.
Qu'elle paraisse donc ; & je vais à vos yeux
Lui consacrer mon amour & ma vie.

LA FÉE.
Si vous voyiez avant !... Oui.... ce serait bien mieux.
J'ai sur moi son Portrait.

OLINDE, avec empressement.
Madame, je vous prie,
Permettez-moi de le voir un instant.

LA FÉE.
Tenez. (A part.) Il va subir une épreuve cruelle ;
Mais le bonheur de tous deux en dépend.

OLINDE, presque effrayé.
Que vois-je ? O Ciel ! Est-ce bien elle ?

LA FÉE, malignement.
Elle est flattée un peu ; mais un Peintre prudent
Doit quelquefois embellir son  modèle.

OLINDE.
Et ce portrait, dites-vous, est flatté ?

LA FÉE.
Sans doute. Eh quoi ? Déjà vous voilà rebuté ?
A vos transports un froid mortel succède ?

OLINDE.
Il faut en convenir, je la croyais moins laide.

LA FÉE.
Je vous l'avais bien dit ; ses traits sont odieux.
Avouez maintenant que cette ardeur si tendre
Est déjà loin...

OLINDE.
Ce sont pourtant ses yeux ;
Et tous ses traits, à le bien prendre,
Ne sont point mal.

LA FÉE.
Mais l'ensemble est affreux.

OLINDE.
Affreux ? C'est trop. Sa laideur...

LA FÉE.
Est extrême.

OLINDE.
Elle n'a rien dans le fond de choquant.

LA FÉE.
Quoi ? Vous trouvez....

OLINDE.
Et j'y remarque même
Quelque chose d'assez piquant.
Examinez, Madame, cette bouche.

LA FÉE.
La bouche est assez bien.

OLINDE.
Mais je vous dis fort bien.
Elle a ce sourire qui touche
Qu'on ne peut comparer qu'au sien.

 

Scène X.

ZÉNÉÏDE, GNIDIE, LA FÉE, OLINDE.

ZÉNÉÏDE, toujours masquée.
Madame, il me trompait ; il adore Gnidie.

(A Olinde.)
Ah, vous voilà !

GNIDIE, à Olinde.
Vous me trouvez jolie ?
N'est-il pas vrai que vous me l'avez dit ?

OLINDE, froidement.
Je vous l'ai dit, & je vous le répète.

ZÉNÉÏDE, à la Fée.
Même à mes yeux il me trahit !

OLINDE, à Gnidie.
Votre figure est sans doute parfaite ;
Et pour la trouver ainsi le seul bon goût suffit.

GNIDIE, à Zénéïde.
Eh bien, vous trompais-je, ma chère ?
Allez, je suis sûre de plaire ;
Et j'en crois mes attraits moins que votre dépit.

LA FÉE, à Zénéïde.
Quoi, vous pleurez ?

ZÉNÉÏDE.
Je suis désespérée.

OLINDE.
Zénéïde !...

ZÉNÉÏDE.
Que je la hais !

LA FÉE.
Ici toutes vivaient en paix ;
Un jeune homme survient, la guerre est déclarée.

OLINDE.
Vous pouvez soupçonner...

ZÉNÉÏDE.
Oh ! je vous connais bien.
N'espérez pas de me tromper encore.
Mais quel est ce Portrait ? C'est sans doute le sien ?

OLINDE.
C'est le Portrait de celle que j'adore.

GNIDIE, d'un air réservé.
Quoi ! Madame, si tôt vous a donné le mien ?

OLINDE, à Gnidie.
Vous vous trompez ; & c'est celui d'une autre.

GNIDIE.
Il extravague et je n'y comprends rien.

ZÉNÉÏDE.
Mais ce Portrait, quel est-il ?

OLINDE.
C'est le vôtre.

ZÉNÉÏDE. Elle prend le Portrait.
Le mien ? Je veux le voir.

LA FÉE.
Il va lui faire peur.

ZÉNÉÏDE, en jetant le Portrait.
O ciel ! quelle est cette imposture ?
C'est un vrai monstre de laideur.

OLINDE.
Mais point du tout.

ZÉNÉÏDE.
C'est elle, j'en suis sûre,
Qui m'a joué ce tour sanglant.
Elle trouve son compte à m'avoir enlaidie.

GNIDIE.
Je lui plais sans supercherie,
Et je triomphe en me montrant.

OLINDE.
Enfin, ce Portrait, je vous prie,
Qu'a-t-il donc de si déplaisant ?

(Tendrement.)
Il est le vôtre et mon âme est ravie...

ZÉNÉÏDE.
Finissez la plaisanterie.

OLINDE.
Je ne plaisante point.

ZÉNÉÏDE.
Quel procédé choquant !

OLINDE, à la Fée.
Madame, expliquez donc...

LA FÉE, en riant.
Sur ce point important
Nous n'entendons point raillerie.

ZÉNÉÏDE.
Je suis outrée ; & mon dépit...

LA FÉE, à Zénéïde.
Calmez-vous donc. (A part.) Sa colère est plaisante.

GNIDIE, ironiquement.
De quoi se fâche-t-elle ? On la trouve charmante.

OLINDE, fâché, en montrant le Portrait.
Mais elle l'est sans contredit.

ZÉNÉÏDE.
Il me fait outrage à chaque mot qu'il dit.

(A Olinde.)
C'en est trop. Je t'aimais...

LA FÉE.
Souvenez-vous d'Urgande.

ZÉNÉÏDE.
Il n'est plus rien que j'appréhende.
Oui, je t'aimais...

OLINDE.
Est-ce vous que j'entends ?

ZÉNÉÏDE.
Mais son orgueil, ta perfidie
Change en haine pour toi mes tendres sentiments.

OLINDE.
Plutôt arrachez-moi la vie.

ZÉNÉÏDE.
Pour me venger en même temps
De ta légèreté, de sa coquetterie,
Regarde, ingrat ; vois si Gnidie
Aurait dû l'emporter sur moi.

(Elle se démasque.)

OLINDE, reculant d'étonnement.
Que vois-je ? O Ciel ?

ZÉNÉÏDE.
Sans doute Urgande m'a punie ;
Je suis horrible, il recule d'effroi.

(A la Fée.)
Madame, suis-je bien affreuse ?

LA FÉE, en riant.
Un peu moins que votre Portrait.

OLINDE.
Est-ce une illusion flatteuse ?
Je n'ai rien vu de si parfait.

GNIDIE.
Le sot ! En ma présence il vante Zénéïde !

ZÉNÉÏDE.
Quoi, je ne suis point laide.

OLINDE.
Ah ! Le jour est moins beau.
Mais ces attraits, à l'Amour qui me guide,
Ne prêtent point un feu nouveau.

ZÉNÉÏDE, à la Fée.
Je l'aime, je l'ai dit, & je suis encor belle !
Il n'est donc point perfide ?

LA FÉE, en riant.
Eh mais... il le soutient.

GNIDIE.
C'est maintenant qu'il le devient.

OLINDE, à Zénéïde.
Madame est le témoin de mon ardeur fidle.

ZÉNÉÏDE.
Mais Gnidie ?...

OLINDE.
Il est sûr que je n'aime que vous.
Je le jure à vos genoux.

GNIDIE.
Quoi, vous changez ainsi ? Car vous m'avez aimée.

OLINDE.
Sans que l'âme soit enflammée,
On peut louer de bonne foi.

GNIDIE, en sortant.
Ah, le volage !

 

Scène XI.

LA FÉE, ZÉNÉÏDE, OLINDE.

ZÉNÉÏDE.
Et le Portrait ,

LA FÉE.
C'est moi
Qui voulais l'éprouver. Cessez d'être alarmée.
Heureusement, mes soins ont réussi.

OLINDE.
Eh ! Pourquoi m'éprouver ainsi ?
Quoi ? Votre art dans le coeurs ne vous fait-il pas lire ?

LA FÉE.
Mon art est soumis à l'Amour.
Mais ne songeons plus en ce jour
Qu'à couronner les feux qu'il vous inspire.

ZÉNÉÏDE.
Je puis donc, sans trembler, vous aimer, vous le dire ?

OLINDE.
Je vous adore ; & vos divins appas
Sont de nouveaux biens que j'admire :
Mais je ne les désirais pas.

LA FÉE, à Olinde.
Votre âme s'est rendue à des charmes durables :
Ceux qu'offre la beauté sont bien moins désirables,
Et s'envolent avec les ans.
Un solide bonheur sera votre partage ;
Et l'Amour, de vos coeurs guidant les sentiments,
Triomphera jusqu'au déclin de l'âge
Et de l'habitude & du temps.

(La Fée continue.)

Qu'à ma voix ces Lieux s'embellissent !
Vous, qui vivez heureux sous mes commandements,
Venez, rassemblez-vous ; que vos chants applaudissent
A la félicité de ces tendres Amants !

 

Scène XII. & Dernière.

LA FÉE, ZÉNÉÏDE, OLINDE, LES GÉNIES,
La Troupe de Jeunes Filles élevées dans le Palais, accourent & dansent.

UNE SUIVANTE DE LA FÉE.

Cantatille.
L'Amour anime ces retraites.
Déjà le son de nos Musettes
Se ressent des plaisirs dont jouit votre coeur.
Ce Dieu charmant, dans les airs va répandre
Une aimable & douce langueur.
Le souffle des Zéphirs embellit chaque fleur,
Des Rossignols le ramage est plus tendre :
Tout exprime votre bonheur.

(On danse.)

UNE SUIVANTE DE LA FÉE.

Ariette.
Jeunes beautés, tout s'empresse à vous plaire ;
Mais prévenez les ravages du temps.
L'esprit, le coeur, le charme des talents
Suspendent sa course légère,
Et peuvent seuls prolonger vos beaux ans.

(On danse.)

 

VAUDEVILLE.

I.
Quand la beauté seule séduit,
On s'aime un jour, puis on languit ;
L'Amour s'envole, on se déteste.
Mais quand le coeur cède aux talents,
Au caractère, aux sentiments,
Le temps seul fuit, & l'Amour reste.

II.
Contre ses parents révolté,
Damon, d'une Idole enchanté,
Va prononcer un oui funeste.
Mais les charmes qui l'ont séduit,
Bientôt se fanent, l'Amour fuit,
Et par malheur la Femme reste.

III.
"A la Cour j'ai de bons amis,
"Je suis sûr du Seigneur Damis ;
Disait un Financier modeste.
Damis épuise le crédit,
L'argent s'éclipse, l'ami fuit,
Et par malheur la dette reste.

IV.
On croit triompher d'un Amant ;
On lui résiste, on se défend :
Mais c'est en vain que l'on conteste.
L'Amour de ces combats sourit,
Le moment vient, la raison fuit,
Et le Galant obstiné reste.

V.
Quand le Parterre s'assoupit,
La Pièce tombe, l'Auteur fuit,
L'Envieux rit, & l'Acteur reste.
Mais quand le Public applaudit,
L'Auteur se montre, l'Acteur rit,
L'Envieux fuit, la Pièce reste.

(Contredanse.)

FIN